Les leçons d'une guerre par François Heisbourg - Odile Jacob
Émetteur du résumé : François C.
INTRODUCTION
En une seule phrase le 22 février, Poutine est parvenu à disqualifier le président Zelensky et le gouvernement ukrainien cinq fois : « néonazi », « mafieux », « marionnette américaine », « drogué »… De fait, la guerre d’Ukraine est la première grande guerre des temps modernes… Nous constatons dès les premiers jours de l’invasion que la défense de l’Ukraine est la première grande guerre à intégrer l’ensemble des moyens humains, matériels et numériques au moment où le besoin s’en fait sentir. La guerre ne durera pas au-delà de la décision de la Russie de faire son deuil d’empire, comme l’ont fait les autres puissances coloniales européennes. Rien ne permet de penser que Poutine soit celui qui prendra les devants. Il n’est pas ce que de Gaulle a été face au drame algérien.
I PREMICES ET PERMANENCES
Leçon 1 Au début était le Verbe L’idéologie comme patrie Pour la Russie, toute guerre est pensée comme étant idéologique puisque l’Empire soviétique est lui-même d’essence idéologique. Toute guerre doit ainsi pouvoir s’inscrire dans un contexte idéologisé. Le poutinisme, c’est l’expansionnisme plus la désinformation.C’était désormais l’avalanche des fausses nouvelles ciblées avec précision qui minerait la volonté des Occidentaux décadents. Les info-opérations poutiniennes privilégient ainsi la déstabilisation et la confusion chez leurs adversaires… Cette bataille du Verbe à l’ère numérique prendra toute son ampleur avec la guerre d’Ukraine.
Leçon 2 Les nations ne naissent pas dans les choux « Qui commande le passé, commande l’avenir » Dans l’analyse historique de Poutine, un principe essentiel détermine l’ensemble : le caractère russe de l’Ukraine est une donnée d’entrée, établie une fois pour toutes à la fin du 1er millénaire de notre ère, et cela vaut tant au plan politique que religieux. Pas d’Empire russe sans Ukraine Pour Poutine, il ne peut y avoir de néo-Empire russe sans contrôle politique et sécuritaire de l’espace ukrainien. En 2014, avec l’annexion de la Crimée, et les premiers combats dans le Donbas un mois plus tard, l’Ukraine prend conscience de sa mortalité politique… Huit ans de guerre, même limitée au Donbas, grand comme la Belgique, cela donne du temps pour former et aguerrir tant des soldats professionnels que des conscrits. Il y a plusieurs façons d’être corrompu La spécificité de l’Ukraine par rapport à la Russie est d’avoir somme toute connu une évolution nationale comparable à celle de la plupart des autres Etats européens. C’est la Russie qui se singularise : son évolution politique peine à se détacher d’un passé impérial et dorénavant colonial que les autres sociétés européennes ont abandonné de gré ou de force dans le courant du XXème siècle. Ce récit-là d’une Ukraine souveraine, démocratique et européenne n’allait certes pas de soi… C’est ainsi que l’on peut comprendre la motivation et la résilience qui ont permis aux Ukrainiens de tenir tête à plus grand qu’eux.
Leçon 3 Qui ignore les constantes de la guerre en subit les conséquences Faire fi des invariants qui modèlent la guerre et qui lui sont inhérents se paie très cher. Ainsi s’expliquent en partie les échecs russes dans la première année de l’invasion. Ils s’ajoutent à l’erreur fondamentale d’analyse quant à l’inexistence d’un peuple ukrainien ou aux tares insurmontables supposées affliger les Européens. Les yeux plus gros que le ventre Aujourd’hui comme hier, la logistique alimente la bataille et les points de passage sont essentiellement les mêmes, qu’il s’agisse des fleuves, des routes ou du rail. (contraintes démographiques) C’est la Russie qui manque d’hommes et non l’Ukraine. Les Ukrainiens répondent à l’appel et se battent, là où les Russes dorénavant mobilisés de force montent au feu à reculons. Ne pas se tromper sur la nature de la guerre Le fil conducteur reste en tout état de cause le « règlement des différends » : pour la durée de la guerre, la diplomatie et le droit codifié cèdent le pas devant la violence organisée… Cette situation produit des guerres longues dans lesquelles la durée ne signifie pas qu’il n’y ait pas vraiment de vainqueurs, mais plus simplement qu’il faut beaucoup de victimes et de destructions avant que le sort des armes ne finisse par trancher.
Mort de la « guerre zéro mort » Marioupol, Burcha, Izyum, Kherson en apportent le démenti au plan militaire et, pis encore, en termes de crimes de guerre et, le cas échéant, contre l’humanité. De la préparation, du savoir-faire et de la chance : cela va tellement de soi que c’est tout cela qui a manqué à l’expédition ukrainienne de Vladimir Poutine.
Leçon 4 La dissuasion nucléaire est un combat Le tabou comme totem La guerre actuelle introduit des facteurs nouveaux. Il est donc assez logique que le risque de recours aux armes nucléaires n’ait cessé de hanter la guerre déclenchée le 24 février 2022. Il s’avère à peu près impossible de trouver une façon rationnelle de recourir à l’arme nucléaire contre une puissance non nucléaire ou même de la brandir de façon stratégiquement efficace. Le maniement combiné des « lignes rouges », les « feux verts » (ou clignotants), l’initiative du premier pas et le « respect de l’adversaire » figurent tous peu ou prou dans le dépiégeage et la résolution des crises nucléaires. Il n’y a pas que le premier pas qui coûte Lorsque la question de l’ouverture du feu nucléaire est évoquée s’agissant de la guerre d’Ukraine, on aura garde de ne pas oublier la part du hasard… La constante dans la gestion de crises réussie, c’est la volonté et la capacité de faire face à son adversaire en combattant ses prétentions avec vigueur et efficacité. Un nouveau Tchernobyl, mais exprès ? Un invité fâcheux s’est cependant introduit dans cette fête macabre, celle du détournement des centrales nucléaires civiles à des fins militaires. Les troupes russes atteignent le 4 mars 2022 le plus grand complexe nucléaire d’Europe dans la région de Zaporijia, avec ses plus de 5 700 mégawatts installés dans six centrales de conception comparable à celles prévalant en Occident (dites à eau pressurisée). La Russie provoquera-t-elle un nouveau Tchernobyl ? Au moins, en 1986, l’URSS ne l’avait-elle pas fait exprès.
II TRANSFORMATIONS
Leçon 5 La guerre est le reflet de la société Deux sociétés, deux armées Les deux armées étaient immensément corrompues. L’Ukraine parviendra à surmonter ce handicap. Les armées des protagonistes étaient toutes deux aux normes soviétiques. Une société russe autocratique, verticalisée et corrompue dispose d’une armée à son image… La Russie de Poutine est devenue une pétro-dictature et son armée est devenue une armée arabe. Au bout de huit mois de guerre, plus de 440 chars d’assaut russes avaient été capturés et intégrés dans les forces ukrainiennes, faisant de la Russie le premier et involontaire fournisseur de tanks de l’Ukraine ; un millier d’autres chars avaient été mis hors service. Au bout de neuf mois de guerre, les forces ukrainiennes avaient libéré 64 000 kilomètres carrés, soit la moitié des territoires envahis à divers moments par les Russes après le 24 février. La désoviétisation en marche Le décalage croissant entre une société civile démocratique, décentralisée, solidaire d’une part et une structure de forces et une culture militaire de type soviétique : verticalisée, hiérarchisée, peu adaptable. Or c’est d’abord à la flexibilité, à l’initiative que les Ukrainiens doivent leurs succès inattendus dans la première phase du conflit qui se déroule du 24 février jusqu’au début avril. La façon dont l’Ukraine a su gérer en pleine bataille et en l’espace de quelques mois un basculement comparable à ce que peut être le passage du moteur thermique à la voiture électrique est le second miracle de cette guerre.
Leçon 6 Ne dites pas guerre hybride L’expression « guerre hybride » embrasse tout ce que l’on veut y mettre, telles les attaques cybernétiques, les opérations informationnelles, les atteintes contre les câbles de transfert de données, la coupure des gazoducs… donc des actes qui tuent peu, voire pas du tout, ou « seulement » indirectement et sans recourir à des soldats en uniforme sur le champ de bataille. Comment fabriquer une erreur de calcul Le caractère guerrier d’une action agressive doit s’apprécier en fonction de sa gravité intrinsèque et de son articulation par rapport aux autres actes guerriers. En l’espace de neuf mois, près de 2500 missiles balistiques et de croisière ont été tirés par la Russie, sur un total disponible de 3900. Contre-performances de l’aviation et de la marine russe. L’Ukraine a géré la menace aérienne russe sans avoir pu rebâtir sa propre aviation. Les drones navals changeront l’équation de la guerre sur les mers comme le font déjà leurs cousins aéronautiques dans la bataille aéroterrestre : c’est surtout l’incompétence navale russe qui a été suicidaire par son mépris de l’adversaire. Il n’est pas interdit de penser que la guerre d’Ukraine marquera un changement dans la guerre aérienne aussi important que ceux des deux guerres mondiales.
Leçon 7 Le monde comme terrain de lutte Les pays qui se sont regroupés à partir de la mi-avril 2022 pour s’informer et se coordonner en matière d’aide militaire à l’Ukraine… représentent plus de 1,3 milliard d’habitants, plus d’un Etat du monde sur quatre, et environ 40% du produit mondial brut. La bataille du blé L’Ukraine était avant-guerre le 5ème exportateur mondial de céréales, couvrant 9% des besoins du marché mondial. Sur l’ensemble de l’année 2022, les récoltes ukrainiennes de céréales ont été de 65 millions de tonnes (contre 106 millions en 2021). Le chiffre est imposant car engrangé sur fond de guerre et d’occupation. Biens communs Ce sont ceux sur lesquels ne s’exerce pas la souveraineté des Etats : haute mer et fonds marins, cyberespace et activités en ligne, espace extra-atmosphérique. La coupure des câbles de transfert de données reliant l’Europe à l’Amérique du Nord, ou à l’Asie, serait un pas majeur dans l’escalade, sachant que plus de 95% de l’activité en ligne entre continents passe par ces câbles. La Russie pourrait être tentée de causer un ravage spatial. En détruisant par dizaines les satellites occidentaux sur diverses orbites, les débris projetés dans l’espace rendraient difficiles, sinon impossibles son exploitation à quelque fin que ce soit, à l’exception des satellites de communication en orbite géostationnaire.
Leçon 8 L’Europe entre vulnérabilité et résilience L’Ukraine est tout entière en Europe. L’Europe est chez elle en Ukraine. Stratégiquement, la Russie est clairement eurasiatique, à travers l’Organisation de coopération de Shanghai et l’Organisation du traité de sécurité collective. Une défaite de l’Ukraine renforcerait la Russie et mettrait en péril la sécurité de tous en Europe. Poutine, agent recruteur de l’Occident collectif 28 des 30 Etats membres de l’OTAN ont ratifié l’entrée de la Finlande et de la Suède. Vladimir Poutine se voit décerner par les humoristes le prix de « meilleur agent recruteur de l’OTAN » de l’année. Entre cohésion et confusion Traditionnellement, l’Europe finit généralement à force de discussions par bâtir des compromis. Mais le temps presse : il y a une guerre à gagner ou à perdre, les prochains choix politiques de l’Amérique sont incertains et la Chine a ses propres ambitions stratégiques. Ni l’une ni l’autre ne font par ailleurs de cadeaux à l’industrie européenne.
Chapitre III PROSPECTIVE
Leçon 9 Après l’Ukraine, Taïwan ? Les limites d’une amitié sans limites Les deux partenaires-mais-pas-alliés sont unis par leur inimitié partagée à l’égard des Etats-Unis (et réciproquement) et rejettent tous deux la démocratie libérale et l’ordre international hérité de la Seconde Guerre mondiale. Cela crée entre Moscou et Pékin un partenariat, qui existe et se développe depuis plus de vingt ans, mais pas une alliance. Le triangle stratégique entre les trois puissances devrait rester organisé autour de ses lignes actuelles… Ce triangle limite les risques d’une guerre nucléaire, inacceptable pour au moins deux des protagonistes. L’impatience stratégique est mauvaise conseillère Taïwan sera inévitablement un élément central de toute confrontation stratégique et militaire entre la Chine et les Etats-Unis, d’autant plus que l’île a été le nœud des relations sino-américaines depuis l’instauration de la République populaire en 1949. En termes économiques et stratégiques, l’accord « un pays, deux systèmes » a eu une importance au moins comparable à ce qu’ont représenté pour le monde la fin de l’Union soviétique et l’indépendance des républiques soviétiques socialistes, dont naturellement l’Ukraine. Ce qui concerne Taïwan a une importance potentiellement mondiale. Taïwan joue aussi sur son propre positionnement dans la mondialisation : l’île, à travers le colosse TSMC (Taïwan Semiconductor Manufacturing Company) domine à plus de 80% le marché des microprocesseurs haut de gamme… Le domaine des « puces » haut de gamme est d’une importance stratégique que ne laissent guère deviner des acronymes aussi rébarbatifs, et son caractère vital est comparable à celui du pétrole pendant le siècle précédent. Mourir pour Taïwan ? Toute guerre à -ou autour de- Taïwan affecterait immédiatement le cœur même du système économique mondial et ses connectivités. Ses œuvres vives seraient menacées : on peut espérer que cela ferait hésiter la Chine. A n’en pas douter, la manière dont évoluera la guerre d’Ukraine et la manière dont les Etats-Unis pèseront sur son issue affecteront les décisions de Pékin à l’encontre de Taïwan.
Leçon 10 Démocratie et stratégie forment un tout A l’échelle du monde tout entier se jouent simultanément l’avenir de la démocratie comme principe structurant de l’ordre international et celui de sa traduction stratégique qu’est le système d’alliances occidental. L’Inde et le réalisme stratégique Chaque protagoniste va chercher à se placer stratégiquement, indépendamment du caractère démocratique ou autocratique des pays concernés. Le cas de l’Inde en est une illustration spectaculaire. Surprise américaine Une Ukraine qui perdrait la guerre ou qui serait contrainte à un enlisement nous coûterait assurément plus cher qu’une Ukraine qui serait en situation de gagner une paix conforme à ses droits et au droit international. L’Europe doit intégrer davantage qu’elle ne l’a fait jusqu’à présent que la Russie n’a pas encore compris qu’elle est en train de perdre la guerre. Et que, si les Etats-Unis sortent de l’équation, la Russie peut espérer gagner la guerre.
Conclusion
La guerre consiste à transformer par la force la réalité. Cette guerre ne concerne pas seulement le devenir de l’Ukraine : elle décidera également de l’ordre de sécurité européen. S’engager pour gagner. Ne pas oublier que c’est l’agresseur qui définit ce qu’il estime être ses intérêts. Le cadre temporel que s’est donné la Russie. Dans le passé, l’URSS a su encaisser les coups les plus durs pour rebondir ensuite. Une aide ostentatoire et renforcée des Occidentaux à l’Ukraine comporte moins de risques d’escalade que nous le croyons parfois. Pour peser dans la guerre, il faut peser avec les moyens de la guerre. C’est l’Ukraine envahie qui doit bénéficier de garanties de défense à l’encontre de la Russie et non l’envahisseur russe. Nécessité pour l’U.E. d’aborder plus systématiquement les sujets non militaires sous un angle sécuritaire. Il faut faire tout cela en continuant à affronter les dangers préexistants, notamment en Méditerranée, et en engageant la transition énergétique. En attendant, il faut gagner la guerre d’Ukraine qui est celle de l’Europe tout entière.