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Verbatims et recommandations...

Le chemin des estives de Charles Wright - Flammarion

Émetteur du florilège: François C.

Le chemin des estivesEn ces temps d’extinction de la foi, je faisais partie des derniers fidèles du Galiléen. J’appartenais à la réserve d’indiens. L’Occident traversait une nuit mystique, un sommeil de l’âme, moi je restais ébloui par la lumière qui irradiait de ce roi paradoxalement monté non pas sur un destrier mais sur un ânon, cet homme solaire et doux qui bénissait les enfants, s’agenouillait devant les prostituées et donnait le baiser au lépreux.

La marche est un grand dispensateur d’émerveillement…Décidément, le Massif central était la solution. J’ai senti qu’il me serait bon de revoir ce coin de France, et je suis parti sur le chemin des estives.

Vagabonds, mendiants, voyageurs sans bagage, nous allons expérimenter une vie sans appui avec, pour seule fortune, l’heure présente, le bel aujourd’hui.

Je me sens orphelin d’un monde disparu, englouti. Tout ce à quoi je tiens le plus est submergé par l’énorme vague de la modernité en marche : la culture de l’intériorité, le silence, la gratuité, la lenteur, le sens de la nuance, de la mémoire et de la profondeur historique. Le christianisme devient une nostalgie, les familles s’effilochent, l’amour ne dure plus que deux ans…L’époque a besoin d’hommes de silence, de solitude et de prière.

Charles de Foucauld traçait un autre chemin. Je crois qu’il sentait qu’il est impossible à une institution ou à un homme de connaître la gloire sans méfait pour son âme, et que les échecs sont finalement ce qu’il y a de plus intéressant et fécond dans nos vies.

Cette rencontre furtive, je l’ai vécue comme une annonciation. Le frôlement d’une aile d’ange. Dans l’Orient chrétien, les anciens de ce genre, on les appelle des « beaux vieillards ». Arrivés au bout de leur pèlerinage, ils sont en paix, réconciliés avec la mort, et dégagent une joie contagieuse et lumineuse qui semble réverbérer la lumière divine. De tels êtres de bénédiction font surgir la possibilité d’un royaume derrière le voile opaque.

Ce dîner est une félicité. Nos hôtes, que les peines de la vie n’ont pas épargnées, me touchent. Humbles, discrets, prévenants, altruistes, droits, ils incarnent les « vertus communes » chantées par Carlo Ossola, ces vertus d’adoucissement qui mettent de l’huile dans la vie quotidienne, et atténuent, l’air de rien, la dureté de vivre.

Enfin, je respirais, je pouvais aimer. Je découvrais qu’il existait en moi des immensités où il n’y avait pas de limites, un continent où ruisselait l’espérance, une lumière qui ne faiblissait pas et une vie sans déclin.

Je commence à trouver que cette sobriété est féconde, libératrice même, qu’on peut vivre intensément avec peu, qu’au fond, les biens nous ligotent, nous encombrent, et que si elle existe, la joie vient plus par le déblaiement, l’allégement que par l’accumulation.

J’ai compris qu’il s’en fallait de peu pour que nous rejoignions un jour ces hommes en miettes, ces naufragés, ces déchus : un accident, une rupture, et c’est la dégringolade. Personne n’est à l’abri de tomber dans ces lisières de l’humanité.

Le christianisme est joie, jubilation, allégresse, c’est une religion solaire…Comment en serait-il autrement ? Quand on sait que le néant n’a pas le dernier mot, on est gagné par une franche gaieté et une folle envie de danser…

Dans L’Identité de la France, Braudel explique que l’identité d’un pays est le résidu, l’amalgame de ce que le passé a déposé par couches successives. Ici, cette pâte historique est tangible, on respire le temps. Le moindre hameau a sa chapelle du XIIème siècle. On ne peut pas faire un pas sans buter sur un vestige. Le Limousin est une coupe géologique qui met au jour les strates de l’histoire, ses sédimentations, sa profondeur.

En une heure, l’air de rien, Liliane et Jean nous ont confié ce qu’ils ont de plus profond, ce qui les fait vivre. Un concentré de vie. En les embrassant sur le pas de la porte, je me dis que le voyage est un exhausseur d’émotions. Il accroît l’intensité des expériences. Sur la route, joies, tristesses, détresses, tout est haussé d’un ton.

Sans fin, des mots arrivent comme si l’on avait désensablé une source, ils jaillissent dans un véritable chaos. La marche fait venir à l’esprit ces bribes étranges. Les moralistes français ont raison de dire qu’il y a de l’arbitraire à construire des systèmes ordonnés, achevés : le vrai mode de la pensée est le discontinu, le fragmentaire, le non-linéaire.

Le monde s’illumine. On s’aperçoit qu’autour de nous, c’est un festin de lumière, de beauté, une profusion de formes, de saveurs, de couleurs. Tout est là, donné en abondance, il suffit de cultiver une attention aimante, une fraîcheur de regard, et de se servir.

A nous qui sommes empressés de trouver la paix, il est bon de se souvenir que le saint du Sahara, Charles de Foucauld, n’a atteint ces contrées qu’au terme d’un long chemin. Il faut du temps à la grâce pour investir un homme et assouplir son cœur…

Depuis toujours, les forêts attirent les esprits frondeurs. Ces marges végétales sont le refuge des proscrits, des amants, des inadaptés, des fous, des saints. J’ai de la sympathie pour ces adeptes de la fuga mundi, qui disent zut à la société et mettent entre eux et les sommations du moment l’écran d’une futaie.

Le christianisme a peut-être déserté les cœurs, mais il continue de quadriller l’espace : des calvaires en pierre de volcan coiffent chaque carrefour.

Les feux du puy de Sancy et du plomb du Cantal étaient éteints depuis belle lurette lorsque de violentes convulsions soulevèrent le vieux plateau hercynien, qui avait besoin d’un coup de jeune après des millénaires d’érosion. L’activité souterraine piqua la surface d’une multitude de buttes, de cônes, de dômes, de pitons, et de soupiraux. Une suite de quatre-vingts volcans alignés du nord au sud, à l’ouest de Clermont-Ferrand et du plateau de la Limagne, prirent position.

La basilique d’Orcival nous prévient d’emblée : elle ne livrera ses charmes que si l’on accepte d’entrer dans une attitude de dépossession, de renoncement à l’esprit propriétaire. Se dessaisir de soi pour s’ouvrir à autre chose.

On nous a appris qu’il fallait à tout prix laisser une trace, imposer sa présence, conquérir de positions. Ici, nous renouons plutôt avec la sagesse des Indiens, des sages et des ermites : ne pas peser, s’effacer, poser le pied le plus légèrement possible sur la terre. Et puis savoir se retirer, comme le font toutes les majestés dignes de ce nom : la mer, le soleil, la lune.

Le Christ a raison : les oiseaux du ciel et les fleurs des champs sont des maîtres. Comme eux, la seule chose à faire en ces circonstances est de s’abandonner. S’offrir totalement et amoureusement aux événements qui nous adviennent, qu’ils soient heureux ou plus malheureux, comme un petit trou dans une chaussure…

Mais enfin, force est d’admettre que notre pauvreté nous oblige à tirer de nous-mêmes des richesses que nous ne soupçonnions pas : de la créativité, du courage, de la résistance physique et psychique. Les mousquetaires avaient compris cela. « On est brave parce qu’on n’a rien », s’exclamait d’Artagnan dans Le Vicomte de Bragelonne.

Et puis, à l’image de Teilhard de Chardin, de Pierre Ceyrac ou de Michel de Certeau, les jésuites sont des explorateurs de terres vierges. Des arpenteurs des frontières. Ces aventuriers n’ont pas peur de faire le mur, et de frayer dans les périphéries de l’Eglise, là où personne n’a envie d’aller.

Cette chaleur accablante nous rappelle que la Planèze, comme tout le Massif central, est un incendie éteint. Ici, le blé pousse sur la pierre ponce, le foin germe sur le basalte et nous marchons sur de la lave pétrifiée. Les volcans se sont endormis il y a longtemps, mais on a l’impression que les vallées fument encore…

La divine rencontre de ce matin contient un enseignement : les choses arrivent quand on ne les cherche plus. Lorsqu’on se détend, qu’on ouvre la main, tout s’ouvre, on reçoit en abondance !

Une fois encore, l’auteur de L’Imitation a raison : les possessions matérielles ne « sont autre chose qu’une source d’incertitudes, parce qu’on ne les possède jamais sans crainte ni souci. »

Il me plaît que le Christ ait accueilli Marie-Madeleine dans son amitié, et que l’Eglise l’ait élevée à la dignité d’une sainte. Dans le christianisme, quel que soit son passé, chacun garde jusqu’à la fin ses droits à la lumière, rien n’est jamais perdu.

Nous avons été dépossédés du désert. La connexion, la congestion et l’accélération enserrent nos existences jusqu’à l’étouffement et conspirent contre toute vie intérieure. Dans cette France harassée par la vitesse, le bruit, les machineries et les statistiques, le Massif central est l’une des dernières enclaves de silence et de liberté. Un ermitage à ciel ouvert. Une réserve d’intériorité.

Le meilleur dans un voyage, ce n’est pas l’arrivée, c’est le chemin, l’effort, la tension vers le cap. Tout ce qui est réalisé est détruit.

L’existence consiste à accorder les vérités multiples dont nous sommes tissés, non à amputer telle ou telle partie de sa personnalité au profit d’une autre. Il faut sortir de la mentalité cartésienne et de nos catégories qui ont toujours tendance à être rigides : ce qui est blanc ne peut pas être noir. La vérité est plus ample qu’on l’imagine.

On s’imagine que le France est fatiguée, engourdie, appesantie, mais derrière la moindre porte des villages, il y a un réservoir de vie et des ressources à foison. Il faut se méfier de ce qui a l’air éteint ; parfois le feu couve sous la cendre.

La déambulation sous ces toits de verdure est un émerveillement perpétuel de l’œil. L’air est pur. Le vent fait danser les arbres dont le vert vif éclate à la figure. Les hêtres et les sapins se tiennent droit. Leur taille, qui défie l’entendement, est le résultat d’une conquête. Pour jaillir ainsi vers le ciel, il a fallu que ces vieux fûts laissent tomber beaucoup de branches gourmandes. Rien de grand ne s’obtient sans hersage, nous disent ces arbres vénérables.

En notant une pensée, une émotion, une sensation avant que l’oubli ne les submerge, les gâcheurs d’encre tentent de conjurer la fuite du temps. Les contemplatifs, eux, marquent les heures de la journée par leurs prières. C’est une autre façon de lutter contre l’absurdité de cet écoulement. Surtout ne pas laisser le néant avoir le dernier mot…

Alors, oui, le voyage continue. « Jamais arrière », disait Foucauld. « En avant, route ! » répliquait son frérot, Rimbaud. Allons droit devant, tendus vers l’invisible. En continuant d’espérer, malgré le désespoir et les peines, que nous sommes faits pour la fête et la joie sans ombre, et que la terre promise est devant nous.

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