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[i18n] verbatim

TYRANS D’AFRIQUE - Les mystères du despotisme postcolonial de Vincent HUGEUX - Perrin

Émetteur du florilège: François C.  

 

1 Jean-Bedel BOKASSA (1921-1996), un Ubu bien de chez nous (Centrafrique)

Capitaine énergique, mais piètre intendant, l’impérieux général, entouré de courtisans cupides, tend à gérer le pays comme sa propriété privée. Au fil des mois, son domaine de Bobangui prend d’ailleurs des allures de conglomérat agro-industriel. «Il est malheureusement affligé d’une méfiance maladive et d’une évidente mauvaise foi. Mégalomane, cyclothymique, trop facilement irritable et emporté, violent, tyrannique, autocrate, terrorisant son entourage, ses excès le rendent difficilement supportable.» (1976) le miraculé (il a échappé à un attentat à la grenade) abjure le christianisme et embrasse l’islam. Adieu Jean-Bedel, bienvenue Salah Eddine Ahmed Bokassa, Guide de la révolution centrafricaine. Ministres, parents, enfants, tous sont sommés de lui emboîter le pas, quitte à troquer le costard contre la djellaba. Au jeu de la collecte de fonds, Bokassa ne manque pas de répondant. Il ponctionne les caisses de l’État, assèche les réserves de la Sécurité sociale, rackette les sociétés étrangères, soumises au besoin à un chantage fiscal, ainsi que les commerçants libanais, français ou portugais. Reste enfin à garder son sérieux quand, au terme d’un rituel longuet, le même aboyeur prie l’assemblée de faire place au bonapartolâtre fraîchement couronné, «Empereur du berceau des Bantous, Empereur de Centrafrique, Père incontesté de l’Empire, de la réunification et -sic- de la décomplexation». Sur le trône, les nuages s’amoncellent. Au sommet franco-africain de Kigali, en mai 1979, le président Giscard d’Estaing évite ostensiblement le parent indigne, que snobent à l’unisson ses pairs continentaux, tels le Sénégalais Senghor et l’Ivoirien Houphouët-Boigny. Trois mois plus tard, Paris lui coupe les vivres et le somme d’abdiquer au profit d’un conseil de régence, lui offrant en contrepartie la garantie de lui laisser couler une retraite dorée dans l’un de ses châteaux. Sauf erreur ou omission, le mari jaloux aura convolé avec 17 épouses et reconnu 54 filles et fils. Dont 36 héritiers couchés sur l’acte notarié établi en 2017, quand vient l’heure de partager le reliquat d’un pactole peau de chagrin. (Procès de 1986) Quatorze chefs d’inculpation retenus: assassinats, complicité d’assassinats, anthropophagie, empoisonnements, recel de cadavres, arrestations et séquestrations arbitraires, violences et voies de fait, coups et blessures sur enfants ayant entraîné la mort sans intention de la donner, détournement de deniers publics, de biens meubles et immeubles de l’État, atteinte à la sûreté intérieure et extérieure de l’État, intelligence avec une puissance étrangère, trahison.

2 IDI AMIN DADA (1925 – 2003), l’ogre de Kampala (Ouganda)

Fût-ce dans sa version expurgée, l’exercice fige à jamais les traits du Janus ougandais, moitié clown tragique, moitié massacreur…Huit années durant, entre 1971 et 1979, le maréchal-président à vie Idi Amin Dada a asservi sa patrie avec une cruauté glaçante. Laissant dans son sinistre sillage, selon les décomptes, de 300 000 à un demi-million de cadavres, 200 000 veuves et 800 000 orphelins. Bilan d’autant plus effarant que l’Ouganda compte alors moins de 10 millions d’habitants. En 1964, le Premier ministre Obote et le chef d’état-major adjoint Amin Dada forment un robuste tandem, soudé jusque dans la transgression. Ils trempent l’un et l’autre dans un juteux trafic, livrant des armes aux insurgés congolais Simba, en contrepartie de cargaisons d’or, d’ivoire ou de café. Ce qui leur vaut le surnom de «jumeaux à la poudre d’or». Bientôt, le catalogue de la barbarie s’enrichit d’une atrocité promise à un grand avenir: contraindre des captifs à battre à mort tel ou tel de leurs codétenus. Un ouvrage entier ne suffirait pas à recenser les rodomontades du Narcisse ventru, mégalomane au dernier degré…Bien avant le Zimbabwéen Robert Mugabe, Big Daddy revendique le surnom infamant de «Hitler noir». Une guerre suicidaire avec la Tanzanie, épilogue de la fuite en avant d’un régime aux abois, dont deux phénomènes concourent à saper l’assise à l’automne 1978: l’effondrement des cours du café et l’éclosion simultanée de plusieurs mutineries. Le banni s’éteint le 16 août 2003, à l’âge de 78 ans.

3 Gnassingbe EYADEMA (1935 – 2005), le tirailleur tiraillé (Togo)

À la tête du Togo trente-huit années durant (1963 à 2001), il fut et restera en terre d’Afrique le premier putschiste galonné de l’ère postcoloniale. Paris s’alarme de la dérive narcissique, voire du caporalisme «fascisant» du Timonier kabiyé, enclin à copier les pompes de la propagande nord-coréenne, embrigadement de masse compris, tout comme le culte de la personnalité dansé et chanté instauré par le grand frère Mobutu Sese Seko. À l’étroit dans son petit Togo, Eyadéma convoite très tôt un statut de «sage» appelé à prévenir ou à résoudre les conflits de voisinage qui déchirent le continent. En guise d’héritage, feu Gnassingbé Eyadéma laisse dans son sillage un pays exsangue, meurtri par des décennies de violence et d’arbitraire, rongé par une vénéneuse polarisation Nord-Sud.

4 MOBUTU (1930 – 1997) : la débâcle du léopard (République démocratique du Congo ex Zaïre)

De son ascension, météorique, à sa chute, vertigineuse, le parcours du «maréchal-président», maître trois décennies durant d’un pays-continent misérable aux richesses prodigieuses, si vaste qu’on pourrait y loger quatre fois la France ou quatre-vingt Belgique, raconte aussi les ambiguïtés et les perversités de l’aventure coloniale. Mobutu a-t-il ordonné l’assassinat de Lumumba ? Rien ne l’atteste. Mais il aurait pu l’empêcher et, en Ponce Pilate tropical, s’en est abstenu. Renvoyant dos à dos le capitalisme et le communisme, il prône le non-alignement et le «neutralisme actif», promettant une «révolution vraiment nationale, qui n’a rien à voir avec celles de Pékin, de Moscou ou de Cuba» et ne saurait être fondée «ni sur des théories toutes faites ni sur des doctrines empruntées». Soit. Mais elle se heurte toutefois à des écueils très prosaïques. À commencer par une inflation démente, estimée à 700% en rythme annuel. Le régime instaure alors un «national-paganisme» mâtiné de «césarisme tropical». Lui règne sans partage, à coups d’oukase et de caprice au besoin. La légende du despote pittoresque et paternel n’abuse guère les initiés. Lesquels se chuchotent des histoires de cadavres largués de nuit par hélico au fleuve ou à la mer et de lettres de dénonciation barrées de cette mention manuscrite: «Faire disparaître.» Dans un Zaïre où règnent le clientélisme, l’achat d’allégeances et le matabiche – pot-de-vin-, la probité est l’autre nom de la niaiserie. Dans la langue ngbandi, Mobutu signifie poussière. Peut-être l’enfant de Lisala doit-il son nom de naissance à la piété de «Mama Yemo», sa mère. «Tu es poussière, et tu retourneras à la poussière» (Genèse 3 : 19). Amen.

5 Robert MUGABE(1924 – 2019), messie et démon (Zimbabwe)

En dépit de l’âpreté des empoignades postcoloniales, il n’était écrit nulle part que les relations entre Londres et Harare glisseraient au fil des ans de la bienveillance à l’aigreur, puis de l’aigreur aux anathèmes, que Mugabe glapit d’une voix haut perchée en boxant l’air d’un poing hargneux, l’écume aux lèvres.

Une décennie de captivité a durci l’homme et trempé ses convictions : place au révolutionnaire intransigeant, allergique au compromis, adepte de la lutte armée et partisan de l’instauration d’un régime marxiste à parti unique.

Tout en Corée du nord envoûte l’ex-maquisard : la loyauté d’airain due à son parti et à son leader, l’implacable efficacité des instruments de propagande, les défilés militaires, les meetings de masse chorégraphiés avec un soin maniaque. Mais aussi cette aptitude à tuer dans l’œuf le moindre embryon de dissidence, à formater les esprits, à « rectifier », « corriger », « réorienter ».

L’ancien élève des jésuites ressort son lexique de boutefeu : haro sur les « vampires » et les « esclavagistes ». « Allons tuer ces serpents, les écraser jusqu’au dernier », vocifère-t-il.

Entre agriculture moribonde et industrie à l’agonie, chaque mois qui passe enfonce un peu plus le Zimbabwe dans le marasme et la récession.

6 Ahmed SEKOU TOURE (1922 – 1984), l’icône dévoyée (Guinée – Conakry)

La République gaullienne est mauvaise perdante. Sekou Touré nous a défiés ? Il va payer. Et la note sera salée. Au fond, l’insoumis de Conakry ne croit guère aux représailles. Elles seront implacables. Détaillées dans une note qui lui est adressée, les sanctions pleuvent dru. À l’entendre, Ahmed Sékou Touré a survécu à une dizaine de conspirations en treize ans. « Que partout le peuple dépèce, brûle, égorge tous ses ennemis, tous les agents de la cinquième colonne, tous ceux qui bafouent la nation guinéenne. Egorgez l’ennemi, brûlez le mercenaire et rendez compte ensuite.» Les courriers adressés à Son Excellence doivent mentionner explicitement une brochette de titres ronflants : Responsable Suprême de la Révolution, Fidèle et Suprême Serviteur du Peuple, Commandant Suprême des Forces armées révolutionnaires, Secrétaire Général du Parti démocratique de Guinée. Nulle allusion, en revanche, au calvaire des morts vivants de Boiro… Combien de suppliciés ont péri là, de faim, de soif, de maladie, d’épuisement ou sous les coups? La destinée d’une «Guinée où Sékou Touré était apparu comme celui qui entretenait la ferveur d’un messianisme marxisant», avant de se muer en un «pays où le pouvoir invente des complots afin de se consolider», de glisser vers la «prédation népotique», puis vers une «forme de totalitarisme tropical».

 7 Issayas AFEWORKI 1946 - ?): les mythes de l’ermite (Erythrée)

Seul maître à bord de l’Erythrée depuis 1993…l’ancien maquisard ne règne plus que par la terreur sur une principauté de 5,2 millions d’âmes encasernées, nichée sur le flanc est de la Corne de l’Afrique, baignée par la mer Rouge et saignée par la fuite de sa jeunesse et de ses élites. L’échiquier de ce dingue-là n’a ni constitution ni parlement, mais un parti unique, un appareil sécuritaire orwellien et des bagnes à foison. Les dissidents ont le choix entre le silence, l’exil ou le cachot, fût-ce en lisière d’Asmara, une capitale qui donne si bien le change. Au géant communiste asiatique, l’Erythréen empruntera néanmoins le centralisme autoritaire, le caporalisme politique, les implacables séances d’autocritique et l’ultranationalisme ; en revanche, son adhésion au credo collectiviste n’aura qu’un temps. L’embellie perdure jusqu’en 1996. Au-delà, le vernis craque et le régime dévoile sa vraie nature, de purges en procès staliniens, de rafles en séances de tortures, d’exécutions nocturnes en liquidations ciblées d’opposants exilés. Depuis 1996, le régime impose chaque année à 400 000 jeunes un mode de conscription inédit : le service national à durée indéterminée. On sait à peu près quand il commence, jamais quand sonne l’heure de la quille. Longtemps résolu à saper l’Ethiopie, géant fédéral aux prises avec maintes pulsions irrédentistes, le camarade Issayas épaule aussi la plupart des factions rebelles qui, de l’Ogaden au Tigré, vial’Oromia, défient les autorités d’Addis.

8 Teodoro OBIANG (1942 - ?), l’émir de Malabo (Guinée équatoriale)

L’or noir, jailli en 1995 des entrailles de l’océan, propulse la principauté chétive et miséreuse au rang de pétromonarchie. Le même travers prébendier régit le négoce de bois précieux, autre vache à lait du régime, dont l’un des fistons du Caudillo de Malabo assure la traite. Le félin aux aguets ne tolère que les plumes serves et les micros souples d’échine. S’il est une scène sur laquelle le clan familial accorde aisément ses violons, c’est bien celle de la captation des richesses et du racket institutionnel. En attendant de céder le sceptre et la couronne au fils premier-né, c’est donc à Teodoro Obiang de sortir de l’ornière un pays asphyxié par la dégringolade des cours de l’or noir. Mais voilà: on peut avoir excellé sous l’uniforme dans la conduite des véhicules militaires et mener au fossé le char de l’Etat.

9 Gambie : jamais plus JAMMEH (1965 - ?)

Tant cet ex-officier putschiste hargneux et fantasque, au pouvoir vingt-deux années durant, aura mis d’ardeur à épuiser le catalogue des clichés du despotisme. La cruauté, l’arrogance, la paranoïa bien sûr. Mais ses autres travers lui confèrent en prime une aura aussi sépulcrale que romanesque. Rien ne manque à l‘inventaire. Ni les exécutions sommaires, ni les disparitions inexpliquées, les tortures, les détentions arbitraires et les persécutions de dissidents reels ou fantasmés. Cet autre avatar du seigneur détrôné de State House: le prédateur sexuel. Si Jammeh et les siens régentent à leur profit l’agriculture, l’élevage, l’énergie, la boulangerie, le commerce du bois et les importations de denrées de première nécessité, la Gambie végète dans le peloton de queue des palmarès mondiaux, oscillant entre la 165ème et la 172ème place – sur 187- au classement de l’indice de développement humain des Nations unies. De nombreux témoignages dessinent les contours d’une machinerie kleptocratique bien huilée, puisant allègrement dans les coffres de la Sécurité sociale, de la caisse de retraite, de l’autorité portuaire et des télécoms d’Etat.

 10 Hissène HABRE (1942 - ?) : la méprise et le mépris (Tchad)

Pour rester dans la lumière, l’insurgé est prêt à tous les reniements comme à toutes les alliances. Mais l’agenda d’Hissène Habré, moins soucieux d’ouvrir une ère nouvelle que de régler de vieux comptes, tient en trois verbes: liquider, purger, venger. Il ordonne l’exécution de centaines de prisonniers de guerre avant de s’en prendre aux ethnies du Sud, animistes et chrétiennes, et à quiconque passe, à tort ou à raison, pour réfractaire à son imperium. Hissène Habré ne s’est ni adouci ni assagi. Il reste à cet instant l’ingénieur pointilleux d’une infernale machinerie punitive qui a vocation à broyer le moindre embryon de dissidence. Cette propension démente des pouvoirs totalitaires à consigner méticuleusement leurs atrocités, en livrant ainsi leurs rapports à la postérité. À l’évidence, tout remonte jusqu’au chef. Le 27 avril 2017, la cour d’appel des Chambres africaines extraordinaires confirme le verdict rendu onze mois plus tôt, désormais définitif: la perpétuité pour «crimes contre l’humanité, crimes de guerre et crimes de torture.»

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