Boutique en ligne

A Livr'Ouvert

171b bd Voltaire, 75011 Paris Latitute/longitude: 46.75984 1.738281

Tél: 09.52.65.38.67

Du lundi au samedi de 10h à 19h

Mail: contact@alivrouvert.fr

Verbatims et recommandations...

L'ami arménien d'Andreï Makine - Grasset

Émetteur du résumé: François C.

L'ami arménienComme si, depuis longtemps, il avait appris ce qui pouvait persister d’essentiel et de sublime au-delà de nos enveloppes charnelles. Comme si, venant parmi nous, il avait gardé en lui le reflet d’un monde infiniment étranger à ce que les hommes vivaient sur cette terre.

La population du Bout comptait bon nombre d’anciens prisonniers, d’aventuriers vieillis et fourbus, de déracinés hagards qui -comme souvent en Sibérie- avaient, pour toute biographie, la seule géographie de leurs errances.

C’était un art commun aux peuples familiers des bannissements et des exodes, forcés de recréer, indéfiniment, leur espace vital -leur patrie transportée dans leurs maigres bagages. Oui, de gravir les tréteaux d’une existence vacillante, d’installer un décor où se joue le drame de leurs exils.

Gulizar était une de ces véritables « filles du Caucase » que chantaient leurs strophes, une nature ardente et hardie.

Après un temps de répit, son mal « arménien » revenait -obstruant ses poumons ou l’atteignant aux articulations et le rendant lent et claudiquant, ou bien, plus fréquemment encore, lui jetant au visage et au corps ces plaques rougeâtres dont nos condisciples n’hésitaient pas à se montrer dégoûtés et moqueurs.

Epoustouflé, je ne parvenais pas à retenir la suite des royaumes qui, sur cette terre antique d’Arménie, se créaient, resplendissaient, s’écroulaient sous les coups de boutoir des envahisseurs.

Le match qui venait de se terminer m’apparut telle la préfiguration de toute une existence, cette guerre d’usure qui ne leur laisserait pas le temps de lever les yeux vers le mouvement des oiseaux éclairés par le soir d’une fin d’été. Je me sentis péniblement muet, ne sachant pas encore que le désir de partager cet instant de beauté était le sens même de la création, l’aspiration véritable des poètes et qui restait le plus souvent incomprise.

Admiration, adoration, coup de foudre, émerveillement, tout cela, dans son abstraction livresque, n’avait aucun rapport avec ce que j’éprouvais. La seule empreinte de ses souliers laissée dans la poussière le long de la voie ferrée abandonnée -cette marque fine et délicatement imprimée- me déplaçait dans un univers où chaque objet espérait recevoir un autre nom.

Je compris que nos vies glissaient tout le temps au bord de l’abîme et que, d’un simple geste, nous pouvions aider l’autre, le retenir d’une chute, le sauver. Presque par jeu, nous étions capables d’être un dieu pour notre prochain.

Bien des années plus tard, j’apprendrais qu’il s’agissait d’un million et demi de personnes anéanties.

L’infériorité que nous éprouvions tous à l’orphelinat nous faisait fantasmer sur les avantages dont les enfants « normaux » pouvaient se prévaloir. Vardan, devenant un sang-mêlé, sans père connu et orphelin de mère, se rapprocha de nous, rompant notre statut de parias et, bien qu’inconsciemment, j’en concevais pour lui une certaine gratitude.

La rapidité avec laquelle ma vie sembla basculer rappelait cet intervalle entre le moment où nous sentons une tasse échapper à nos mains et le bruit d’éclatement.

Un monde régi par une seule règle : la cruauté et le dédain pour la moindre défaillance, une haine bien plus impitoyable que dans les cellules des adultes.

Ainsi, les fous et les poètes échappent-ils parfois à la nasse de cette existence commune, légitimée par nos habitudes, nos peurs, notre incapacité d’aimer.

Non, la vraie leçon était autre : l’invraisemblable rapidité avec laquelle la routine de la vie effaçait les événements qui semblaient d’une si haute importance, les personnes qui, quelques jours auparavant, constituaient la part la plus précieuse de nous-mêmes.

Au milieu des mille souvenirs évanouis et des jours effacés dont mon existence serait faite, la permanence de ces visages d’inconnus ne cesserait de me surprendre.

Je devinais que le seul mystère digne d’être sondé se cachait dans notre capacité à résister à ce flot d’inepties qui nous entraînait loin du passé où nous avions égaré l’essentiel de nous-mêmes.

Et c’est en vieillissant que j’ai pris conscience que je me retrouvais désormais à égalité avec cet enfant et que je vivais comme lui, et comme nous tous, l’épuisement de plus en plus accéléré du risible nombre de jours qui nous séparent de la mort.

Sans s’en rendre pleinement compte, il vivait avec le sentiment de ne plus avoir une minute à perdre en s’engageant dans les jeux de rivalités et de désirs, cette farce humaine qui nous attirait tant. Le peu de jours qui lui restaient à vivre devaient servir à l’essentiel.

Acheter