Boutique en ligne

A Livr'Ouvert

171b bd Voltaire, 75011 Paris Latitute/longitude: 46.75984 1.738281

Tél: 09.52.65.38.67

Du lundi au samedi de 10h à 19h

Mail: contact@alivrouvert.fr

Verbatims et recommandations...

Leçon d'un siècle de vie d'Edgar Morin - Denoël

Émetteur du verbatim: François.C 

Leçons d'un siècle de vie1. L’IDENTITE UNE ET MULTIPLE Je suis un Tout pour moi, tout en n’étant quasi rien pour le Tout. Je suis un humain parmi huit milliards, je suis un individu singulier et quelconque, différent et semblable aux autres. Je suis le produit d’événements et de rencontres improbables, aléatoires, ambivalentes, surprenantes, inattendues. Et en même temps je suis Moi, individu concret, doté d’une machine hypercomplexe auto-éco-organisatrice qu’est mon organisme, machine non triviale, capable de répondre à l’inattendu et de créer de l’inattendu. Le cerveau donne à chacun l’esprit et l’âme, invisibles au neuroscientifique qui analyse le cerveau, mais émergeant en chaque humain dans sa relation avec autrui et le monde.

Chacun d’entre nous est un microcosme, portant à l’intérieur de l’unité irréductible de son Moi-Je, souvent inconsciemment, les multiples Touts dont il fait partie au sein du grand Tout. Ces multiples Touts sont constitués de la diversité de nos ascendances familiales et de nos appartenances sociales.

Le refus d’une identité monolithique ou réductrice, la conscience de l’unité/multiplicité (unitas multiplex) de l’identité sont des nécessités d’hygiène mentale pour améliorer les relations humaines.

2. L’IMPREVU ET L’INCERTAIN De ma chance de vivre est venue la suprême malchance, le malheur de perdre ma mère à l’âge de dix ans…Et du malheur initial, qui n’a cessé d’être malheur, sont venus les grands bonheurs de ma vie.

Le hasard, c’est évidemment l’imprévisible… L’imprévisibilité demeure dans l’irruption de l’inattendu, accident ou création. Bref, je crois qu’on ne saura jamais si le hasard est vraiment du hasard.

Chance et malchance vont ainsi se succéder, liées à l’imprévu, pour ne pas dire au hasard.

Je pourrais continuer avec chance et malchance, malheur et bonheur, puisque le malheur de la mort de mon épouse Edwige a été suivi un an plus tard de la rencontre très improbable, par un extrême hasard, avec Sabah, qui me donne la vie.

La vie, pour tout être humain, est dès la naissance imprévisible, nul ne sachant ce qu’il adviendra de sa vie affective, de sa santé, de son travail, de ses choix politiques, de sa durée de vie, de l’heure de sa mort.

Nous avons beau nous croire armés de certitudes et de programmes, nous devons apprendre que toute vie est une navigation dans un océan d’incertitudes à travers quelques îles ou archipels de certitudes où nous ravitailler.

Ici je veux souligner qu’une des grandes leçons de ma vie est de cesser de croire en la pérennité du présent, en la continuité du devenir, en la prévisibilité du futur. Sans cesse, tout en étant discontinues, les irruptions soudaines de l’imprévu viennent bousculer ou transformer, parfois de façon heureuse parfois de façon malheureuse, notre vie individuelle, notre vie de citoyen, la vie de notre nation, la vie de l’humanité.

Toute vie est incertaine, elle rencontre sans cesse l’imprévu. La malchance peut devenir chance et la chance peut devenir malchance. L’adversité peut apporter des bienfaits ; le malheur peut susciter du bonheur.

3. SAVOIR VIVRE De fait, l’aspiration à se réaliser incividuellement tout en étant lié à une communauté et/ou à autrui présente un antagonisme interne potentiel et peut créer de difficiles problèmes, mais elle demeure une aspiration humaine fondamentale.

L’état poétique donne le sentiment du bonheur, le bonheur a en lui-même la qualité poétique. Et, pour moi, l’état poétique est sous-jacent à tout bonheur, il est au cœur de tous les bonheurs, fugitifs ou durables.

Cela pour dire que la poésie commence avec la vie ; elle éclot dès qu’apparaît ce que nous nommons « joie de vivre »…

Je veux surtout évoquer ce que j’ai appelé les extases de l’histoire, moments extraordinaires, rares et fugitifs, d’émancipation, de liberté, de fraternité, comme le fut pour moi et tant d’autres la libération de Paris.

C’est dire que l’état véritablement poétique, celui qui s’épanouit, ne saurait être fermé. Il nourrit sa poésie de l’ouverture, ouverture à autrui, ouverture au monde, ouverture à la vie, ouverture à l’humanité.

Le Savoir Vivre associe l’aspration à la « vraie vie », le besoin de réaliser ses aspirations personnelles dans la relation permanente entre le Je et le Nous, la qualité poétique de la vie, la satisfaction du désir de reconnaissance.

4. LA COMPLEXITE HUMAINE Je découvrais que le mythe, la religion, les idéologies, constituent une réalité humaine et sociale aussi importante que les processus économiques et les conflits de classes, ce qui me fit abandonner la conception marxiste rationalisant l’histoire humaine à partir de l’infrastructure économique.

Aussi vivre est-il un art incertain et difficile où tout ce qui est passion, pour ne pas succomber à l’égarement, doit être surveillé par la raison, où toute raison doit être animée par une passion, à commencer par la passion de connaître.

Les relations entre sapiens, demens, faber, mythologicus, oeconomicus, ludens et liber peuvent être en chaque individu flexibles et changeantes…Les relations entre rationalité/passion/délire/foi/mythe/religion sont en chacun permutables, instables et modifiables. L’humain n’est ni bon ni mauvais, il est complexe et versatile.

Cette complexité individuelle est un des trois termes de la trinité complexe individu/société/espèce qui définit l’humain…Dans cette trinité humaine comme dans la Sainte Trinité, chacun des termes est à la fois générateur des autres et généré par les autres.

5. MES EXPERIENCES POLITIQUES : DANS LE TORRENT DU SIECLE Sans doute la conscience d’être issu d’un peuple maudit durant un millénaire, entretenue par la virulence de l’antisémitisme des années 1930 – 1940 fortifia en moi la compassion pour tous les maudits, vaincus, asservis, colonisés. Mais j’ai toujours voulu me situer au niveau universaliste de l’humanisme.

Quelles leçons tirer de cette expérience? Celle de l’inconscience somnambulique propre aux époques précédant et préparant les désastres historiques. Celle des conséquences énormes des erreurs, aveuglements, illusions des dirigeants et des populations. Celle de l’incapacité générale de saisir le caractère nouveau des totalitarismes…

Au XXIème siècle, il est d’autant plus important de comprendre la capacité d’Etats à esclavagiser et à domestiquer les esprits qu’il se forme actuellement tous les éléments d’un néototalitarisme dont le premier modèle s’est installé dans l’immense Chine.

Je tire de ces années la leçon qu’une progression économique et technique peut comporter une régression politique et civilisationnelle, ce qui à mes yeux est de plus en plus patent au XXIème siècle.

Enfin la pandémie du Covid, suscitant une crise planétaire multidimensionnelle, devient un élément nouveau de précarité, d’incertitude et d’angoisse.

6. MES EXPERIENCES POLITIQUES : LES NOUVEAUX PERILS Dès mon livre Terre-Patrie, j’étais conscient du fait que la mondialisation techno-économique avait créé une communauté de destin entre tous les humains dans le déferlement économique planétaire, la dégradation de la biosphère, les périls dus à la multiplication des armes nucléaires.

Une des plus grandes leçons de mes expériences, c’est que le retour de la barbarie est toujours possible. Aucun acquis historique n’est irréversible.

Je prévois la possibilité du pire, voire sa probabilité, mais le pire n’est pas sûr, l’improbable est lui aussi possible, tout comme l’imprévisible.

L’humanisme régénéré se fonde sur la reconnaissance de la complexité humaine et la plénitude des droits à tous les humains quels que soient leur origine, sexe ou âge. Il puise aux sources de l’éthique qui sont solidarité et responsabilité.

Ce qui m’est apparu de plus en plus nettement avec le temps, c’est que dans l’univers physique et biologique, les forces d’association et d’union se combinent avec celles de dispersion et de destruction…Cette dialectique peut être symbolisée dans l’histoire humaine par la relation indissoluble entre Eros, Polémos et Thanatos. Il me semble bien que Thanatos soit le vainqueur final, mais il est évident pour moi que, quoi qu’il arrive, notre vie ne peut avoir de sens qu’en prenant le parti d’Eros.

7. L’ERREUR DE SOUS-ESTIMER L’ERREUR Le risque d’erreur et d’illusion est permanent dans toute vie humaine, personnelle, sociale, historique, dans toute décision et action, voire dans toute abstention, et il peut conduire à des désastres.

Je regrette donc mes erreurs et ne les regrette pas, car elles m’ont donné l’expérience de vivre dans un univers religieux absolutiste qui, comme toute religion, a eu ses saints, ses martyrs et ses bourreaux. Un monde qui rend halluciné, dégrade et détruit les meilleurs. Mon séjour de six ans en Stalinie m’a éduqué sur les puissances de l’illusion, de l’erreur et du mensonge historique.

La connaissance ne se construit pas sans un risque d’erreur. Mais l’erreur joue un rôle positif quand elle est reconnue, analysée et dépassée. « L’esprit scientifique se constitue sur un ensemble d’erreurs rectifiées », écrivait Bachelard.

Des millions de personnes crurent que la révolution culturelle chinoise était une grande étape du progrès communiste, alors que c’était une folle hécatombe, faisant des millions de victimes.

L’expérience m’a démontré que le danger d’être mal informé est très grand quand on ne dispose ni de plusieurs sources ni d’avis différents sur un même événement. Ce sont ces deux pluralités qui peuvent nous permettre de nous faire une opinion, et souvent -pas toujours- d’éviter des erreurs.

Il est important, dans un monde en constante transformation, de faire tous les dix ans une révision de sa vision du monde…L’histoire humaine est relativement intelligible a posteriori mais toujours imprévisible a priori.

Il faut savoir plus généralement que l’occultation des complexités, i.e. des relations indissolubles entre des composants différents relevant de disciplines compartimentées, conduit à l’erreur.

Chaque vie est une aventure incertaine. On peut se tromper dans ses choix : amicaux, amoureux, professionnels, médicaux, politiques. Le spectre de l’erreur nous suit pas à pas.

CREDO Chacun porte en soi le double impératif complémentaire du Je et du Nous, de l’individualisme et du communautarisme, de l’égoïsme et de l’altruisme. La conscience de ce double impératif s’est profondément enracinée dans mon esprit au fil des années. Elle m’a toujours poussé à entretenir et à fortifier la capacité d’amour et d’émerveillement en même temps que la résistance obstinée à la cruauté du monde.

Ma leçon ultime, fruit conjoint de toutes mes expériences, est dans ce cercle vertueux où coopèrent la raison ouverte et la bienveillance aimante.

*