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Verbatims et recommandations...

L’ECONOMIE DE LA VIE de Jacques ATTALI - Fayard

L'économie de la vie ; se préparer à ce qui vient Émetteur du verbatim: François C.

Comme les précédentes pandémies majeures de l’histoire, celle d’aujourd’hui est d’abord un accélérateur d’évolutions déjà en germe. D’évolutions désastreuses. D’évolutions positives.

Comme pendant une guerre, les vainqueurs seront ceux qui auront eu les premiers le courage et les armes. Et pour avoir l’un et les autres, il faudra une mobilisation sans faille autour d’un projet nouveau, radical ; que je nommerai ici « l’économie de la vie ».

Ch. 1 QUAND LA VIE NE COMPTAIT PAS

Plus généralement, une épidémie, laisse entendre la Loi juive, vise à pousser les hommes à sortir de leur confort, pour accélérer l’avènement de l’ère messianique. L’épidémie porte donc à la fois l’idée de culpabilité, de rédemption et d’espérance.

La peste (1347 à 1352) s’éloigne…elle renverse donc le monde féodal, concentre la fortune entre les mains d’une poignée de survivant, fait surgir une bourgeoisie marchande, et rend possible l’ascension de nouvelle élites, dont la famille Médicis.

(Grippe espagnole) Au total, cette épidémie fait entre 50 et 120 millions de morts, soit entre 3% et 6% des 1,8 milliards d’habitants de la planète.

Les pandémies se multiplient : 40 épidémies de choléra sont signalées chaque année à l’OMS. La fièvre jaune tue encore jusqu’à 30 000 personnes par an ; 450 000 meurent de la malaria. Depuis 1970, plus de 1500 nouveaux agents infectieux pathogènes ont été découverts, dont 70% d’origine animale.

Ch. 2 UNE PANDEMIE PAS COMME LES AUTRES

Quand la mort reste intime, prévisible, on la tolère ; quand elle rôde dans les rues, et peut atteindre tout le monde, à des moments imprévisibles, elle devient intolérable.

Le malheur a donc voulu que ce soit dans une dictature, la Chine, que tout commence ; une dictature qui camoufle la réalité, à elle-même d’abord, puis aux autres.

(Chine) Un pouvoir qui n’a pas su organiser à temps, i.e. depuis début décembre, la distribution de masques, les tests et l’isolement des contaminés et de leurs proches.

Depuis vingt ans déjà, l’égoïsme, la courte vue, la fermeture aux autres l’emportaient ; le monde était en excès de tout ; trop de futilité ; trop d’égoïsme ; trop de déloyauté ; trop de précarité. Trop de fortunes. Trop de misère. Des bulles insupportables. Une situation climatique de plus en plus catastrophique. Des gaspillages infinis…Trop peu de sens de l’essentiel. Trop peu de prise en compte de l’intérêt des générations futures.

Enfin, et peut-être surtout, ce qui explique tout le reste, des sociétés qui ne se respectent pas : plus de 45% de la population mondiale n’a pas accès à des services d’hygiène efficaces ; plus de 40% des gens n’ont pas de moyens de se laver les mains chez eux ; plus de 2 milliards de personnes n’ont pas accès à des toilettes.

La bonne décision en Europe, jusqu’à fin février ou encore tout début mars, eût été de se lancer dans la production massive de masques, de tests et de moyens de suivre les relations des contaminés, comme on l’a fait en Corée.

Choix lamentable. Erreur tragique : le coût de la production, à temps, de masques et de tests aurait été le dix millième de ce que va coûter la dépression provoquée dans le monde par le confinement.

Derrière ce chaos se joue une formidable bataille planétaire, où chacun tente d’avoir pour soi le maximum de personnel, d’équipements, de respirateurs, de masques et de tests. Or la production mondiale est très insuffisante.

Ch. 3 UNE ECONOMIE MONDIALE EN SUSPENS

Une crise d’une ampleur incommensurable, dont peu de gens ont encore compris l’extrême gravité et les multiples facettes…Si on ne prépare pas en même temps les changements radicaux que cette crise exige, cela ne fera que maintenir un instant le réel en suspens. Avant un grand plongeon. Un très grand plongeon.

Une société de la solitude s’installe ; une société où beaucoup de gens sont comme en prison volontairement ; une société où les jeunes sont contraints de ne pas travailler pour que les vieux, qui ne travaillent pas, survivent. Une société de décroissance dans la solitude, dont les conséquences sociales, économiques, culturelles, politiques et écologiques sont et seront gigantesques.

En Europe, 60 millions d’emplois sont menacés, soit un emploi sur quatre…Au total, selon l’OIT, la gestion catastrophique de l’épidémie va détruire 200 millions d’emplois et réduire le revenu d’au moins deux milliards de personnes.

Dans l’ensemble, en trois mois –mars à mai-, près de 10 000 milliards de dollars, soit au total environ 10% du PIB mondial, sont engagés dans cette bataille. En conséquence, les déficits des Etats vont dépasser 10% du PIB dans de très nombreux pays, dont la France, l’Espagne et l’Italie. Et atteindre même 20% aux Etats-Unis.

Dans ce contexte, la dette publique est soutenable, aussi longtemps que le taux de croissance nominal, en tenant compte de l’inflation, est supérieur au taux d’intérêt. Or, la croissance n’est plus là…

Si on continue comme ça, à un moment encore indécidable, cela entraînera une crise financière d’une ampleur infinie, qui emportera d’abord les petites entreprises, puis certaines grandes entreprises que les financiers et les Etats ne pourront plus tenir à bout de bras. Aucun Etat ne pourra nationaliser toutes ses entreprises.

S’aggravera aussi la précarité de ceux qui ne sont protégés par aucun statut et qui dépendent, pour vivre, de leurs clients ou de leurs employeurs. Le chômage, la faillite personnelle, la perte du logement, la faim même, toucheront partout dans le monde, même en Europe, d’innombrables familles, y compris dans la classe moyenne, dont la plupart ne sont absolument pas conscientes des menaces qui les guettent.

Ch. 4 LA POLITIQUE, A LA VIE, A LA MORT

Avec cette pandémie s’amorce une très grave crise politique, sociale, morale et idéologique, plus encore qu’économique.

Je pense que la crise va accélérer une évolution dans laquelle les Etats-Unis et la Chine seront tous deux affaiblis, vers un monde sans maître…Un monde où l’Europe retrouve toute sa chance d’être libre, puissante et prospère.

Le modèle politique chinois, autoritaire et censuré, n’est pas tenable à terme…aucune nation n’a jamais été une superpuissance durable sans laisser s’exprimer des points de vue dissidents à l’intérieur de son élite.

Ces deux superpuissances affaiblies –USA et Chine- seront particulièrement dangereuses. Un conflit très vif, pas seulement économique, peut les opposer. Une guerre est même possible. Pas nécessairement volontaire. Pas nécessairement directement entre elles. Le moindre incident en mer de Chine ou dans le golfe Persique pourrait la déclencher.

Cet affaiblissement des nations, même des plus puissantes, devrait accélérer le processus de prise de pouvoir des très grandes entreprises…L’équivalent chinois des GAFAM se dote des mêmes pouvoirs. Avec plus encore de puissance de calcul, de connaissance en intelligence artificielle et en champ d’action, en raison de la taille du marché chinois. Pour l’instant, il reste au service du parti communiste et de l’Etat.

Et pourtant, les défis qui viennent devant nous sont justement liés à ce que produisent ces firmes : l’artificialisation du monde.

La décroissance n’est donc pas la solution à la maîtrise du réchauffement climatique. Il faut non pas décroître, mais produire autrement. Et autre chose.

D’autres dangers menacent la planète : la destruction de la mer, l’agriculture intensive, la remise en cause de la biodiversité, la misère, la faim, l’absence d’éducation, en particulier pour les filles, les violences faites aux plus fragiles. Et tant d’autres.

Ch. 5 TIRER LE MEILLEUR PARTI DU PIRE

La pandémie nous apprend l’interdépendance de toutes les vies.

Aux Etats-Unis, on a calculé que 60% des emplois pourront être exercés à domicile. L’essentiel des services, dans les pays disposant d’un bon réseau numérique, pourront être rendus à distance. Une grande partie des réunions, conférences, colloques, se tiendront de façon virtuelle.

L’entreprise devra justifier qu’elle protège ses collaborateurs, ses clients, son environnement, qu’elle se prépare aux crises futures, au moins autant qu’elle veille aux intérêts de ses actionnaires ; plus généralement, que ses activités sont conformes aux intérêts des générations futures. Elle devra donc devenir ce qu’on commence à nommer une « entreprise positive ».

En France, un petit nombre d’associations (moins de 15%, surtout dans le domaine social) ont des salariés ; plus précisément, 163 400 d’entre elles emploient 1,8 million de salariés, soit presque 10% des employés du secteur privé ; et il faut y ajouter les 80 000 jeunes en service civique et les 12 millions de bénévoles.

La crise a conduit à un développement gigantesque du commerce en ligne…on a vu, et on verra se développer des moyens d’achat virtuel très personnalisés, avec un vendeur virtuel attitré pour chaque client dans chaque magasin.

L’essentiel est d’être protégé : chacun voudra l’être de plus en plus, comme personne, consommateur, producteur, citoyen.

La surveillance a toujours été au cœur du pouvoir. La surveillance digitale de l’état de santé de chacun peut être un outil de dictature ou de liberté.

Ch. 6 L’ECONOMIE DE LA VIE

Vient une évidence : il faut remettre en cause très profondément nos modes d’organisation, de consommation et de production.

La moitié de la population mondiale n’a toujours pas accès à des services de santé essentiels. Plus encore n’ont pas accès à une protection sociale adéquate pour la financer. De très nombreuses pandémies ne sont pas sous contrôle ; de très nombreuses maladies sont encore mal comprises et incurables.

Un programme mondial de développement de l’hygiène devrait également être mis en place. Il faudra améliorer les marchés de gros, les réseaux de gestion des eaux usées et le recyclage des produits d’hygiène, aujourd’hui trop souvent en plastique à usage unique.

L’élevage industriel, le confinement des animaux et l’absence d’hygiène dans les abattoirs et les marchés favorisent le développement de bactéries multirésistantes.

En particulier, en Europe, une nouvelle politique agricole commune devrait faire de la santé des sols, du partage de la valeur ajoutée et de la fin du gaspillage alimentaire des priorités absolues.

Les très grands magasins et les centres commerciaux perdront beaucoup de leur raison d’être ; ils devront, pour certains, se reconvertir. C’est un des plus grands défis des années à venir.

On aura besoin partout de beaucoup plus de professeurs, mieux formés tout au long de leur vie, et mieux rémunérés…L’éducation devra être permanente, pratique, concrète. Plus personne ne devra ignorer le digital, l’écologie, le social.

Cette économie regroupe toutes les entreprises qui, d’une façon ou d’une autre, de près ou de loin, se donnent pour mission de permettre à chacun de vivre bien.

Les secteurs concernés sont très nombreux : la santé, la prévention, l’hygiène, le sport, la culture, les infrastructures urbaines, le logement, l’alimentation, l’agriculture, la protection des territoires, mais aussi : le fonctionnement de la démocratie, la sécurité, la défense, la gestion des déchets, le recyclage, la distribution d’eau, l’énergie propre, l’écologie et la protection de la biodiversité, l’éducation, la recherche, l’innovation, le numérique, le commerce, la logistique, les transports de marchandises, les transports publics, l’information et les médias, l’assurance, l’épargne et le crédit.

C’est aussi vers cette économie de la vie qu’il faut réorienter les entreprises des autres secteurs, qui, aujourd’hui, attendent, en vain à mon sens, le retour chimérique de leurs marchés à l’identique : les entreprises automobiles, aéronautiques, de la machine-outil, celles de la mode, de la chimie, du plastique, de l’énergie carbonée, du luxe, du tourisme, ne reverront pas leurs marchés antérieurs.

Le tourisme représente plus de 330 millions d’emplois au niveau mondial et pèse plus de 10% du PIB mondial…Il faudra admettre qu’une destination touristique n’est viable et durable économiquement que si elle l’est écologiquement, culturellement et socialement.

En particulier, la protection de la diversité fait partie de l’économie de la vie. Elle est essentielle pour endiguer la propagation des épidémies : la déforestation et la réduction du territoire des espèces sauvages augmentent en effet les risques de propagation des maladies. Des mécanismes juridiques, liés à l’aménagement des territoires, devront permettre la préservation de la biodiversité, un traitement digne des animaux, le développement concret de l’agriculture biologique et la lutte contre l’artificialisation des sols.

Ch. 7 ET APRES ?

Bien des métiers n’auront plus de raison d’être et des dizaines de millions de gens, brutalement jetés au chômage, devront se réinventer.

Il faudra non seulement tirer les leçons du passé et être prêt au retour du même, mais aussi être prêt à l’inattendu, à l’inconnu.

Chaque nouveau confinement serait un nouveau choc économique, social et politique qui viendrait ajouter de nouveaux malheurs aux tragédies actuelles.

Il faut se préparer à de futurs désastres écologiques…On sait tout de la croissance à craindre des déchets, du recul des récifs de coraux, de la disparition de la diversité ; on sait que, au rythme actuel, en 2050, il y aura plus de plastique que de poissons dans l’eau.

Bien des analystes montrent que le seul réchauffement climatique pourrait conduire à une baisse de 3% du PIB mondial dès 2030.

De la même manière que la température augmente lentement, sans qu’on s’en rende compte, le totalitarisme avancera continûment, parfois sans dictateur, sans rupture de régime, sans annonce particulière, servi par des hommes politiques qui se croiront encore des démocrates et qui ne le seront plus.

Conclusion POUR UNE DEMOCRATIE DE COMBAT

Continuer comme ça, c’est faire le jeu des dictatures, qui se préparent à l’avenir : la Chine vient d’annoncer le lancement d’un programme centré sur sept secteurs habilement choisis : la 5G, Internet, les transports rapides entre villes, les centres de données, l’intelligence artificielle, l’énergie de haut voltage, les stations de recharge des véhicules électriques. Des secteurs permettant de renforcer la surveillance du peuple et de se passer du pétrole importé.

Il faut comprendre qu’il serait intolérable de faire subir, par notre faute, aux enfants d’aujourd’hui, une pandémie à 10 ans, une dictature à 20 ans et un désastre climatique à 30 ans.

Soixante-dix ans de drogue ultralibérale ont tué toute volonté et tout moyen pour l’Etat d’agir fermement et de vouloir un projet…Et pourtant, il est temps de passer de l’économie de la survie à l’économie de la vie. Il est temps de passer d’une démocratie à l’abandon à une démocratie de combat.

Penser après, c’est penser large, c’est penser à la vie et à la condition humaine. C’est penser vraiment à ce que nous voulons faire de notre vie, si brève, si fragile, si pleine de surprises. Si rare aussi.

C’est penser à la vie des autres, à celle de l’humanité et du vivant.

Y penser, non dans la peur de mourir, mais dans la jubilation de vivre. De vivre chaque instant, gaîment…Dans la gratitude à l’égard de ceux qui rendent possible l’avenir et la volonté de créer un monde où ces catastrophes, sans doute inévitables, seraient si bien préparées qu’on n’aurait pas à s’en inquiéter, ni avant, ni pendant. Pour nous. Pour nos enfants, nos petits-enfants ; et les petits-enfants de nos petits-enfants.

Tant de belles choses, des choses exaltantes, les attendent, si, aujourd’hui, nous prenons soin d’eux.

 

 

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