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L’INCONNU DE LA POSTE de Florence AUBENAS - Ed. de l’Olivier

L'inconnu de la poste Émetteur du florilège : François C.

LE CRIME

Une bulle de silence a envahi la pièce. Le mariage a été la grande aventure de leurs vingt ans. Le divorce sera celle de leurs quarante ans. Presque toutes en sont là : le faire ou pas.

L’image lui restera : une scène de crime d’une grande violence, mais sans trace autour. « ç’a été bien fait », dit le pompier aux gendarmes. Il n’habite pas Montréal, mais en connaît la réputation, un village si tranquille, pas le genre d’endroit où se commettent les crimes crapuleux. Lui, en tout cas, n’y croit pas.

Le 26 décembre 2008, on enterre Catherine Burgod.

LA CHASSE

Une instruction judiciaire ressemble à une dévastation.

Au moindre fil, les gendarmes lancent des vérifications, convocations, auditions, écoutes, contrôles qui s’accumulent en dossiers et sous-dossiers.

Une fois le jour tombé, les villages se vident. Les femmes ne veulent plus assurer seules la fermeture des magasins. Elles ne veulent plus recevoir de clients en tête à tête dans leur bureau. Elles ne veulent plus faire leurs courses à Carrefour passé une certaine heure. Elles veulent quitter le travail au plus tôt, rentrer chez elle et fermer la porte à clé.

Maître Nounours ne manie pas l’éloquence raffinée et le revendique. Ce genre de choses, c’est bon pour les grandes villes, Paris ou Lille. Ici, ça ne plaît pas. Pire, ça ne paie pas.

Le Futur Ex sait gré à son beau-père de n’avoir jamais cru en sa culpabilité, même quand il était traité de suspect numéro 1 au début de l’enquête. L’histoire a emporté sa vie comme une boule de feu, brûlant tout sur son passage, y compris lui-même. Il s’est retrouvé seul avec ses enfants, à faire face aux accusations et aux remords.

Le fils se penche pour l’embrasser. Elle est morte. « Une crise cardiaque », ont diagnostiqué les médecins. Thomassin voulait une épitaphe digne d’elle. Il l’a intronisée passeuse internationale de cocaïne pour des millions de dollars, abattue par la Mafia. Il n’en démord jamais. Quand il veut la pleurer, ce n’est pas sur sa tombe qu’il s’agenouille, mais devant celle de Simone Signoret et Yves Montand au Père-Lachaise.

LES LARRONS

Sitôt assis, Burgod commence : « Je vais mourir sans connaître la vérité. » En réalité, il n’y a pas grand-chose à dire sur l’avancée des investigations, c’est bien tout le drame. Le dossier s’est transformé en un chaudron infernal où bouillonnent une multitude de pistes, d’expertises, les vérifications aux bornes d’autoroute, dans les centres pour migrants d’Hauteville ou ceux pour les sans-abris, les hôpitaux, les services psychiatriques, les associations de désintoxication, les déjà condamnés de la région et ceux qui pourraient l’être.

Burgod a fêté ses soixante-dix ans et lui, le dandy de la mairie, ressemble à un vieillard perdu, les traits gonflés, les lunettes de guingois. Son regard seul demeure vivant, noir, tourné vers le dedans, défiant ceux qui le croisent : son malheur jeté à la gueule du monde.

Cette nouvelle piste ne tient pas, ils le savent. Certains enquêteurs y voient pourtant la confirmation d’une ambiance, ou d’un malaise plutôt, l’impression d’être embourbé dans un petit marécage local, imbibé d’alcool, de drogue et d’embrouilles, où tout le monde paraît en savoir long, mais d’où rien ne sort finalement. Si ça se trouve, la solution est là, au bord du lac, à leur portée. Il suffirait qu’un seul d’entre eux se mette à table pour que l’affaire éclate.

Même si les mentalités changent, un verdict d’innocence reste souvent perçu comme un désaveu de toute la machine judiciaire, le juge d’instruction qui a fait l’enquête et renvoyé l’accusé devant la cour, le procureur qui a suivi le dossier, l’avocat général qui a requis devant les assises, le président qui a conduit l’audience. Au moment des mutations et des promotions dans la magistrature, ce sont des choses qui comptent.

A Nantua, tous les gendarmes connaissent Nain, un petit bonhomme aux paupières tombantes, la trentaine, une larme tatouée sur la joue droite et un casier judiciaire haut comme lui, une sorte de bric-à-brac de prétoire : stups, bagarres, outrages, vols de vélos, cambriolages.

LE CHOC

Dix ans d’enquête, des centaines de personnes entendues, deux hommes mis en examen, près de quatre cents prélèvements ADN, la vallée ratissée dans tous les sens : jamais le nom de l’ambulancier n’était apparu dans le dossier. Les gendarmes auraient pu passer à côté définitivement sans un incident dérisoire, au regard du crime de la poste. Les avancées de la police scientifique ont fini par nous habituer à ces accusés, soudain jaillis d’une éprouvette au fond d’un laboratoire, des années parfois après les faits. Il n’empêche. L’effet de vertige reste le même, à tous les coups, face à ces experts-sorciers.

Raymond Burgod a l’impression que sa tête le trahit, des pans de sa mémoire se floutent. Il passe la main dans ses cheveux que le coiffeur à laissés un peu plus longs sur les oreilles, un doigt à peine. « Comme quand j’étais jeune. »

Il a du mal à penser que sa fille a pu être tuée par quelqu’un sans rapport avec elle. Un parfait inconnu.

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