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VIVRE AVEC NOS MORTS de Delphine HORVILLEUR - Grasset

Vivre avec nos mortsÉmetteur du florilège: François C.

Tout au long de notre existence, sans que nous en ayons conscience, la vie et la mort se tiennent continuellement la main et dansent.

J’ai dit à la fille d’Elsa Cayat qu’elle ne reviendrait pas, en ajoutant qu’elle était tout autour de nous.

Ce rite (placer près du corps du disparu une bougie qui symbolise la présence de son âme) énonce une vérité profonde : quelque chose de la vie de celui ou celle qui nous quitte est incandescent pendant ces quelques jours.

Ne jamais raconter la vie par sa fin mais par tout ce qui, en elle, s’est cru «sans fin». Savoir dire tout ce qui a été et aurait pu être, avant de dire ce qui ne sera plus.

Pourvu qu’à nos enterrements, il nous soit permis de ne pas nous résumer à nos morts, et de faire sentir combien dans la vie, nous avons été en vie.

Des revenants. C’est comme cela qu’on appelle souvent les fantômes, car c’est exactement ce qu’ils s’acharnent à faire : revenir. Revenir jusqu’à ce qu’on accepte de les voir, et de parler enfin d’eux.

À nouveau, il n’est pas besoin de croire littéralement à une vie après la mort, ou à la présence d’âmes errant dans nos vieilles maisons pour reconnaître très rationnellement que nous vivons tous avec des fantômes.

Impossible de me souvenir du contenu précis des engagements solennels que je pris cette nuit de mes dix ans. Je me souviens simplement avoir eu le sentiment de sceller un pacte avec plus grand que moi. J’ai prié, pleuré et prié encore.

J’écoute ce fils m’évoquer sa mère et je me demande comment je vais pouvoir raconter cette histoire le lendemain au cimetière à ses proches réunis. Que dois-je y faire résonner?

La Shoah a fait dans le panier de Sarah, dans celui de toute sa famille, de la mienne et de tant d’autres, des béances «intissables». Tous ces deuils ont produit des «détricotages» qui se sont raccrochés comme ils pouvaient aux fils arrachés, pour laisser à la corbeille un semblant de forme.

Pour moi, Simone Veil et Marceline sont les visages de ce qu’on désigne aujourd’hui sous le terme un peu galvaudé de «résilience». Pour la petite-fille de survivants mutiques que j’étais, elles incarnaient la possibilité de reprendre la parole, de dire sans gêne non seulement ce qu’elles avaient vécu, mais ce que chacune d’elles avait choisi d’en faire.

(kaddish) D’autres légendes talmudiques lui prêtent d’étranges pouvoirs et affirment qu’elle constitue la plus puissante des liturgies ascensionnelles. Réciter le kaddish à la mémoire d’un disparu contribuerait à l’élévation rapide de son âme, propulsée vers les hauteurs sublimes de sa réunification avec son Créateur.

Dans cette langue, «Abracadabra» signifie littéralement abra «il a fait» cadabra «comme il l’a dit». «Faire comme on a dit» est le propre de la parole performative. Le verbe crée une réalité qui ne lui préexistait pas. Par un mot, le monde change.

J’ai pensé à tous ces récits de la mystique juive qui racontent qu’au jour de la mort, quelqu’un vient nous chercher. Des proches surgiraient pour nous guider vers un ailleurs, des «anges» ou des êtres aimés qui accompagneraient notre sortie de ce monde.

Partout où il surgit, le prophète Elie observe la façon dont malgré tout, et surtout malgré la mort qui a tant rôdé autour d’eux, les juifs continuent de choisir la vie. Il vient en témoigner depuis le siège d’honneur qu’on lui réserve, et où qu’il s’installe, il devient le premier spectateur d’une transmission sacrée.

Un parent endeuillé est raconté en hébreu par une image, celle d’une branche amputée de ses grains, ou d’une grappe dont on a arraché le fruit. La sève coule en elle mais n’a plus où aller, et le bourgeon s’assèche car un bout de sa vie l’a quitté.

L’histoire biblique est un récit de vies et d’engendrements. D’ailleurs, le mot «histoire» en hébreu, toledot, se dit «engendrement». Votre vie se raconte avant tout par ce que vous avez fait naître.

Dans la Thora, l’existence est définie par cette jonction entre la matière terrestre et le souffle divin. Lorsque ce dernier s’évapore, la poussière redevient simplement poussière.

A chaque génération qui part, ces mots résonnent encore. Ils disent que malgré tous les combats qu’il a fallu mener, toutes ces «gémellités qui luttent en nous», tout ce qui nous fait passer à côté les uns des autres ou de nous-mêmes, il existe une possibilité de faire Un. Tel est l’engagement solennel que les juifs prennent à l’heure du passage, faire que quelque chose de celui qui part intègre leur vie pour s’unir à ce qu’ils deviendront.

«Je me suis passionnée pour mes funérailles.» Myriam

Notre mort ne nous appartient pas complètement, pas plus que notre corps après la mort.

Et tel est à mon sens le plus grand respect dû au mort, se soucier de sa volonté mais plus encore de la possibilité pour ceux qui l’ont aimé de lui survivre et d’honorer dignement sa mémoire.

Moïse, l’homme qui ne voulait pas mourir.

Déni, Colère, Négociation, Dépression et Résignation. Pour le dire autrement, la plupart des mourants diraient tout à tour et dans cet ordre : «il doit y avoir une erreur», «c’est tellement injuste», «laissez-moi au moins vivre jusque tel ou tel événement», «à quoi bon?» et «je suis enfin prêt».

Moïse a reçu la Thora au mont Sinaï mais, bien après lui, surgirent des hommes capables d’interpréter ce que lui ignorait.

Dans cette légende, se tient presque tout ce que le judaïsme pourrait enseigner sur la mort. Est-il possible d’apprendre à mourir ? Oui, à condition de ne pas refuser la peur, d’être prêt, comme Moïse, à se retourner pour voir l’avenir.

Les juifs affirment qu’ils ne savent pas ce qu’il y a après notre mort. Mais ils pourraient le formuler autrement: après notre mort, il y a ce que nous ne savons pas. Il y a ce qui ne nous a pas encore été révélé, ce que d’autres en feront, en diront et raconteront mieux que nous, parce que nous avons été.

Peut-être qu’un spécialiste de la pensée juive aurait pu nous avertir. Après tout, dans la Bible, les rois ne font jamais de vieux os, et les royaumes se disloquent. Ils s’effondrent toujours dans la violence et laissent place au chaos. L’un d’entre eux a un jour déclaré, dans un des livres sacrés: «Vanité des Vanités, tout n’est que vanité» et dans ce même texte, il nous a mis en garde: rien ne dure, ni les rêves, ni les empires, ni les amours.

L’affrontement de Caïn et Abel dans la Genèse n’est donc pas simplement celui de deux frères. A travers eux, il oppose toujours et à chaque génération, ce qui dure et ce qui passe, ce que l’on voudrait permanent à ce que l’on sait éphémère, le «il est» au «il aurait pu être».

La tradition juive veut qu’on laisse toujours une petite fissure dans le mur, un pan de cloison non peint, ou un petit carrelage manquant dans un coin du sol. Il s’agit de laisser dans nos vies la trace de l’incomplétude, de savoir habiter un lieu où le manque a sa place.

Tout ce que nous construisons solidement finit par s’user ou par disparaître, tandis que ce qui est fragile, éphémère et faillible, laisse paradoxalement des traces indélébiles dans le monde. La buée des existences passées ne s’évapore pas : elle souffle dans nos vies et nous mène là où nous ne pensions jamais aller.

 

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