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Le temps des prédateurs ; La Chine, les États-Unis, la Russie et nous de François Heisbourg - Odile Jacob

Le temps des prédateurs ; la Chine, l'Amérique, la Russie et nous

 

Émetteur du verbatim: François C.

1. Le retour des prédateurs

L’Europe actuelle fait face à des puissances qui veulent forcer l’accès au marché unique européen et qui cherchent à affaiblir, voire détruire, l’Union européenne.

Dans un monde où les prédateurs sont de retour, mieux vaut ne pas devenir proie.

L’hégémonie au sens d’Antonio Gramsci, faite d’influence intellectuelle et culturelle, disparaît au profit du pur rapport de force, débouchant sur l’hégémonie au sens le plus brutal.

Les trois Etats-continents ont en commun depuis l’élection de Donald Trump de considérer l’existence même d’une Union européenne possédant des pouvoirs substantiels comme indésirable. Pour eux, l’UE doit être au moins affaiblie ou contournée, ou, mieux encore, divisée sinon détruite: il est tellement plus simple de diviser sinon pour régner, du moins pour soumettre et piller.

Le monde des prédateurs refuse les alliances, marginalise le droit et donne la priorité au rapport de force. L’Europe actuelle n’est pas équipée pour assurer la paix, la liberté et la prospérité dans ce monde-là. Les défis auxquels elle a à faire face sont existentiels.

2. Scènes de chasse

Pour ces trois protagonistes, la maîtrise des mers, les règles de fait et de droit qui présideront à l’accès aux océans sont d’ores et déjà un enjeu cardinal.

L’Europe doit désormais partir du principe que la prédation territoriale est de retour, au moins à ses confins orientaux.

En termes de développement économique et sociétal, la domination par la maîtrise technologique est l’équivalent de ce que furent la maîtrise de la vapeur, puis de l’électricité aux siècles précédents.

La Chine tente aussi de devenir «première de cordée» des technologies vertes, notamment en termes d’énergies non carbonées: éolienne, solaire et nucléaire… Elle produit aussi deux fois plus de véhicules électriques que le reste du monde, avec 1,5 million de voitures construites en 2019.

Le cyberespace est un de ces nouveaux terrains de la prédation… Qui contrôle et qui sécurise les fonctionnalités du monde numérique?

Ajoutons que les données chinoises sont un « pétrole» d’exceptionnelle qualité, les lois et règlements sur la protection de la vie privée n’étant pas exactement une priorité du Parti communiste chinois.

Contrairement aux Etats-Unis, il manque cependant à la Chine et à la Russie, tout comme à l’Europe, la maîtrise du pivot monétaire et financier du système international.

Le rêve chinois combine la poursuite de la croissance économique avec l’harmonie sociale et la défense des intérêts chinois dans la région et dans le monde. A l’intérieur des frontières, la stabilité et l’harmonie au quotidien sont assurées par une organisation policière sans égale dans le monde, disposant des derniers raffinements de la technique: l’expression cyber-dictature s’applique d’ores et déjà.

Ce sont les Européens qui ont du mal à se penser collectivement en termes de modèle partagé ou de vision mobilisatrice.

L’eau en tant que ressource indispensable à la vie devient plus précieuse dans un monde plus chaud et plus peuplé, et la capacité à maîtriser les grands bassins hydrauliques deviendra un critère de puissance croissant.

Ainsi, le jeu futur risque d’être différent de celui ayant jusqu’à présent guidé l’action des peuples et des Etats face à des défis climatiques, hydrauliques, sanitaires échappant en grande partie aux mesures isolées. Prédateurs ou proies seront placés face à des choix stratégiques faits d’un mélange de coopération et de coercition. Les rapports de force et avec eux les logiques de prédation y auront leur part.

3. Chine : que le cauchemar commence

Cette conscience chinoise de son rang historique est passée de l’ère des regrets et des aspirations à celle de la mise en œuvre de la restauration de la grandeur passée et cela à l’échelle du monde dans sa globalité, au-delà des régions à portée des dynasties impériales.

A l’échelle nationale, la Chine est en train de devenir la première cyber-dictature. La population est largement isolée de l’Internet mondial par la Grande Muraille électronique. Son usage des réseaux sociaux est suivi et censuré au fil des événements… Avec la mise en place de plus de 2 milliards de caméras disposant de logiciels de reconnaissance faciale, toute sortie en ville est connue.

Avec la généralisation du système dit du crédit social… la métaphore de Big Brother empruntée au «1984» de George Orwell deviendrait réalité. Emploi, logement, études, sécurité sociale, liberté d’aller et de venir, moyens de paiement, instruments de communication: tout serait ajusté vis-à-vis de chaque individu en vertu de son crédit social numérisé…

En termes pratiques, l’approche chinoise envers l’Europe peut se résumer par cinq mots:

PROFITER englobe tout ce que fait la Chine pour vendre ses productions dans l’immense marché unique européen, le plus important du monde, s’approprier les technologies dans lesquelles les Européens conservent des avantages et amener l’Europe à adopter des solutions chinoises en ce qui concerne l’économie en ligne.

INFLUENCER. La Chine a une stratégie d’influence qui combine le long cours dans des domaines politiquement peu sensibles, avec par exemple la multiplication des Instituts Confucius en Europe comme ailleurs, avec une mise en place expérimentale de formes d’influence plus agressives.

DETACHER. Lorsqu’est évoquée la capacité qu’aurait le suédois Ericsson de se substituer à Huawei sur les marchés dont celle-ci serait évincée, les Chinois font immédiatement savoir aux entreprises européennes du secteur qu’elles perdraient leur accès au marché chinois si elles jouaient à ce type de jeu.

INTEGRER. L’U.E. pourrait devenir partie intégrante du «supercontinent eurasiatique», une version moderne des «royaumes tributaires» prêtant allégeance à la Chine impériale: jadis, ces contrées étaient voisines de la Chine; à l’ère de la mondialisation, elles peuvent se situer au-delà de l’horizon.

Qui contrôle la 5G contrôle les infrastructures économiques et sociétales de nos pays.

INTERVENIR. Au plan mondial… les occasions de confrontation militaire s’accroîtront avec la mondialisation des intérêts de la Chine à l’étranger.

A terme, l’interaction entre la Chine et l’Europe acquerra une dimension militaire.

4. Les États-Unis: au revoir ou adieu?

C’est sous les présidences de George W. Bush Jr (2001 – 2008) et d’Obama (2009 – 2016) qu’a débuté le processus de délitement du système d’alliances américain et il pourrait fort bien se poursuivre après le départ de Trump.

De fait, les racines de la puissance américaine sont principalement la force des armes, l’effet de levier des alliances, la créativité technique et économique, la cyber-puissance, la suprématie financière, l’état des infrastructures, l’exemplarité du modèle de société.

. La force des armes américaines reste incomparable…Il faudra encore une ou deux décennies -mais sans doute pas plus- pour que la Chine rivalise militairement avec les Etats-Unis ;

. Le levier des alliances est un multiplicateur de forces dont l’URSS a fait les frais naguère et qui contraint la Chine aujourd’hui;

. La créativité économique et la capacité d’innovation technologique sont des atouts américains déjà anciens et qui demeurent d’actualité;

. La cyber-puissance est une force évidente des Etats-Unis;

. La suprématie financière est, avec la supériorité militaire et peut-être davantage qu’elle, un atout que l’Amérique est seule à détenir et qui ne pourra pas lui être rapidement ravi;

. L’état des infrastructures: l’école publique sous-financée; le système de santé le plus coûteux du monde en termes de part du PIB; le taux d’incarcération américain prive encore 2,1 millions de personnes de liberté;

. Les inégalités croissantes jointes à la rigidification de la société… Le vivre ensemble n’est pas vraiment en marche.

Le transactionalisme à courte vue (il n’existe pas d’alliances durables ni de stratégie à long terme) et le bilatéralisme comme mode opératoire par défaut peuvent résumer le positionnement de Trump sur la scène internationale.

Dans les domaines clés du consensus sur la Chine, du délitement des alliances, d’un hypothétique désengagement au Proche-Orient et de la gouvernance financière et économique, le monde de l’après-Trump portera sa marque.

Au plan international, le rôle historique du «Donald» sera d’avoir été un facteur de désordre et d’accélération de tendances déjà présentes, plutôt que le créateur d’une nouvelle donne.

5. La Russie : un appétit d’ours

La Russie moderne n’offre aucun modèle économique et social qui puisse attirer qui que ce soit, sauf le cas échéant des kleptocrates à la recherche de sensations fortes.

La Russie veut retrouver son statut impérial et recréer un espace postsoviétique dans ce que les analystes russes appellent «l’étranger proche».

Il a fallu que la Russie procède avec méthode dans la mise en place des moyens d’une politique révisionniste efficace. On retiendra ici:

. la modernisation des armées russes;

. l’agilité politique et militaire (vitesse et manoeuvrabilité);

. la déstabilisation narrative et informationnelle des antagonistes.

Options russes. Il est important de rappeler que les faiblesses économiques de la Russie lui interdisent le recours à des moyens coûteux dans la durée : les objectifs stratégiques seront poursuivis au gré des opportunités, en maximisant l’effet de surprise et l’agilité dans la décision politique et son exécution sur le terrain.

  1. Le retournement de la Russie contre la Chine;
  2. Le statu quo amélioré, malgré ses limites, reste une option forte ne serait-ce que parce qu’elle n’exige pas des changements de stratégie majeure de la part d’un président russe vieillissant;
  3. La grande convergence avec les Etats-Unis est un objectif à la fois paradoxal et rationnel pour la Russie moderne.
6. L’Europe: un mot qui tue?

Certes, nous ne nous sommes pas approprié l’Europe comme marqueur identitaire, mais nous ne pouvons pas ignorer le fait que, à défaut du peuple européen, il existe bien une maison européenne, avec son voisinage alentour et ses règles de copropriété.

Le fait dominant est que la plupart des problèmes qui sont en partie ou en totalité européanisés sont aussi ceux qui sont à peu près ingérables au seul niveau national.

Les avantages comparés de l’Europe sont substantiels… Tout cela permet à l’Europe prise comme un tout d’équilibrer ses comptes commerciaux mais avec un fossé entre l’Allemagne fourmi excédentaire, y compris vis-à-vis de la Chine, et la France cigale déficitaire qui se situe à l’exact opposé.

L’ensauvagement de notre voisinage est une des grandes transformations du XXIème siècle européen par rapport à la génération précédente: la menace djihadiste; le terrorisme identitaire; la pression démographique croissante en Afrique et les effets prévisibles du réchauffement climatique.

La capacité de mobilisation de l’Union face aux menaces est inégale et variable.

La majorité des pays européens est plus proche de la culture allemande que de la française.

Il n’y a pas que les brexiters qui ont perdu la boussole. Surtout si ce délitement a pu se produire dans la mère des démocraties, il peut se produire n’importe où en Europe ou hors d’Europe.

 

7. L’avenir n’existe pas, il se construit

Nous savons que l’échec est à la fois possible et lourd de conséquences, le tout dans un bloc opératoire livré aux bruyants pathogènes que sont les réseaux sociaux avec leur court-termisme délétère et contagieux.

Nombre des défis stratégiques du XXIème siècle se présentent dans des domaines pour lesquels la Commission et d’autres institutions de l’UE sont bien outillées : économie numérique, commerce international, politique énergétique, politique de la concurrence, politique monétaire et bancaire. Ces instruments existent pour être utilisés stratégiquement.

En bonne stratégie, il convient naturellement de savoir qui sont ses ennemis, les hiérarchiser par degré de dangerosité d’une part, de vulnérabilité d’autre part, de tenter de les isoler les uns des autres… voire de les retourner les uns contre les autres, ou de rechercher le moindre mal.

Puisque la priorité stratégique américaine au cours des prochaines décennies sera la compétition de grande puissance avec la Chine, c’est en se positionnant comme un partenaire incontournable par rapport à cette rivalité que l’Europe pourra bâtir une relation privilégiée avec les Etats-Unis, sans pour autant couper les ponts avec la Chine et la Russie.

Il n’y aura pas d’économie européenne moderne si nous prenons du retard sur la 5G, qui servira de support à l’ensemble des activités en ligne, et comme il y a fort peu de domaines qui pourront se permettre d’opérer hors ligne, les décisions prises au début de la décennie 2020 - 2030 touchent nos intérêts vitaux.

C’est inachevée, incomplète et incertaine que l’Europe réelle devra gérer les menaces.

La bonne nouvelle, c’est que cette Europe de l’incomplétude a un instinct de survie plus puissant que ne pouvaient l’espérer ses défenseurs et que ne le souhaitaient ses détracteurs.

Épilogue

 

  1. Les Européens, eux, sont condamnés à un lent processus de ce que leurs ancêtres du XXème siècle auraient qualifié de tiers-mondialisation. Les plus anciens regrettent le bon vieux temps. Mais qu’ils ne s’avisent pas de l’afficher trop ostensiblement: la reconnaissance bionique veille et leur crédit social pourrait s’en ressentir.
Il ne tient qu’à nous d’éviter une telle issue.

 

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