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Verbatims et recommandations...

A tort et à raison, entretien avec Frederic Taddei de Jacques Attali - Ed. de L'Observatoire

Émetteur du verbatim: François C.

à tort et à raisonL’avenir s’enracine dans le passé. Il ne découle ni de sa prolongation, ni d’un mouvement aléatoire.

En Europe, l’économie de marché s’est organisée depuis le XIème siècle en neuf formes, parfaitement identifiées autour de neuf cœurs, avec autant de technologies, d’élites et de cultures dominantes. Ces tendances se prolongeront dans l’avenir, avec des ruptures…

C’est dans la santé et l’éducation que va se produire l’essentiel du changement. C’est par eux que l’on sortira de la crise actuelle. Parce que l’automatisation de ces deux domaines est essentielle pour l’avenir de l’économie de marché.

En 1979, je prévois l’arrivée d’entreprises qui domineront le monde par le contrôle des données, en particulier des données de santé… Le pouvoir passera à ceux qui fixent les normes qui seront de moins en moins les Etats et de plus en plus des compagnies gérant des données et des assureurs qui seront les maîtres. C’est en marche!

Demain, on pourra transformer les humains en des somnambules, surveillés et manipulés numériquement et biologiquement. Avant d’être fabriqués comme des artefacts.

Il est très difficile de prévoir l’avenir d’un système devenu structurellement erratique. Et plus encore d’agir sur lui. Il n’empêche: il obéit encore à des lois profondes (telles celles de l’artificialisation du monde, du déplacement de son centre de gravité vers l’Asie, du retour du nomadisme et des creusements des inégalités).

J’ai deux maîtres à penser pour prévoir l’avenir: Marx et Shakespeare. Marx pour les lois de longue durée. Shakespeare pour les passions humaines. Les unes et les autres se combattent.

En 2030, la population sera de l’ordre de 9 milliards dont plus d’un tiers en Afrique. La cause climatique sera à son apogée. L’intelligence artificielle sera partout, en partie dans la santé et l’éducation. Les réfugiés seront plus puissants qu’aujourd’hui. Les élites seront de plus en plus bousculées. La dette publique aura encore doublé. La dette privée dépassera 13 000 millions de dollars. Tout sera sur le point d’exploser. La démocratie représentative sera de plus en plus contestée. Les entreprises auront pris le pouvoir sur les nations. Les humains seront écartelés entre la tyrannie du narcissisme et l’exigence de l’altruisme.

J’aime cette phrase qu’on prête à Lévinas: «Une vie réussie consiste à recevoir, célébrer et transmettre.» Recevoir, c’est apprendre; célébrer, c’est créer; et transmettre, c’est enseigner.

Tous les mouvements des peuples, multimillénaires ou rapides, toutes les évolutions culturelles, toutes les guerres s’expliquent par la géographie.

Cette loi fondamentale: toute chose, tout être, à tout instant, est défini par sa généalogie la plus longue et la plus brève.

Ben Gourion disait: «Je ne sais pas si je suis optimiste ou pessimiste, mais je ne connais aucun optimiste qui soit sorti vivant d’un camp de concentration.»

C’est bien la question : ne jamais être spectateur du match de la vie. Toujours acteur du match.

Trois formes de gestion de la violence se sont succédées: d’abord le Sacré, puis la Force et enfin l’Argent. L’humanité n’est jamais sortie de la nécessité de ruser avec la violence, ni de cette trilogie fonctionnelle du pouvoir. Chacune de ces forces définit un ordre correspondant à un certain type de formes sociales.

La puissance dominante, le «cœur», est successivement, selon moi, Sriwijaya en Asie, Cordoue, puis Bruges, Venise, Anvers, Gênes, Amsterdam, Londres, Boston, New York, puis Los Angeles…Et à chaque nouveau cœur est associée une nouvelle technologie qui accélère cette artificialisation…

Forme après forme, chaque «coeur», ruiné par ses dépenses, laisse la place à un rival. En général pas un de ceux qui l’attaquent, mais une autre puissance qui s’est au contraire occupée, pendant la bataille, de faire naître une autre culture, une autre dynamique de croissance autour d’une autre classe créative, d’une nouvelle liberté, d’une nouvelle source de surplus, d’une nouvelle technologie, du remplacement d’un ancien service par un nouvel artefact, élargissant l’espace de l’artefact. Une crise, c’est dans le capitalisme un paroxysme conduisant à une mutation de forme, à un changement de cœur et à une nouvelle étape dans l’artificialisation. La crise, c’est un paroxysme de contradictions.

Le chiffre 3 a toujours été pour moi très intéressant. Il indique la dialectique, le complexe, le dynamique, l’inachevé. J’ai été aussi très impressionné depuis toujours par le travail de Dumézil sur la trinité des dieux (Jupiter, Mars, Quirinus) dans toutes les civilisations. C’est aussi un nombre très important en physique. C’est aussi le chiffre clé de la dialectique.

Le renouvellement des groupes dirigeants et la production d’un sens de la société est fondamental si on veut sauver la démocratie. Sinon, on passera de l’actuel «dégagisme soft», à un «dégagisme hard». Et les soi-disant élites politiques seront balayées. C’est arrivé si souvent dans l’histoire…

Si je devais avoir un modèle politique, ce serait plutôt le Joseph de la Bible. Il agit. Et il pense… Il incarne l’intelligence, la vision, la tolérance, la sagacité, l’humilité, la capacité à pardonner, l’empathie; avec les princes comme les gens du peuple.

A mon sens, un intellectuel ne doit refuser aucune occasion de se confronter au réel, de mettre ses idées en pratique, de faire avancer les causes qu’il défend.

La BNF… C’est typiquement français: on a tout mis sur l’ancien (10 milliards pour ces quatre tours absurdes et laides) et presque rien sur le nouveau (un peu moins de 100 millions pour la numérisation).

J’essaie de faire le pont entre des domaines qu’on ne relie pas souvent: technologie, culture, politique, économie, histoire, religion, philosophie, musique, littérature, psychologie… J’ai plein de références, d’éclaireurs parmi lesquels Ibn Ruchd, Pascal, Giordano Bruno, Spinoza, Marx, Schumpeter, Braudel, Girard, Arrow, Thorn, Prigogine et tant d’autres.

Chef d’orchestre: c’est une activité très sérieuse, qui est d’abord un défi et un immense plaisir. C’est une activité très difficile intellectuellement, physiquement et sensuellement. Elle met en marche la totalité du corps et de l’esprit. Elle exige une forme de communication unique avec d’autres êtres humains, qui ne s’apparente à rien d’autre de connu… C’est pour moi la preuve que, avec du travail, de l’exigence, du dépassement, l’humanité peut produire du beau. Même si je sais que les dirigeants d’Auschwitz faisaient jouer un orchestre dans le camp. Il n’empêche, la musique est l’ultime espoir de l’humanité.

Il nous faut une nouvelle classe de créateurs, de politiciens, d’enseignants, de paysans, d’entrepreneurs positifs. Et il y a tant à innover pour créer cette société positive!

On ira jusqu’à rémunérer les jeunes pour se former et pour pouvoir acheter les objets nomades nécessaires à cette formation, et préparer leur usage ultérieur tout au long de la vie.

En 1988, j’expliquais déjà que l’économie financière était devenue plus importante que l’économie réelle. A l’époque, c’était 10 fois plus important. Aujourd’hui, c’est plus de 100 fois… La dette est la mesure de la procrastination.

On assiste aujourd’hui à une globalisation des marchés sans globalisation de la règle de droit, et encore moins de globalisation de la démocratie, qui au contraire s’affaiblit. Ce qui conduit à l’aggravation des inégalités, de la criminalité, au refus du long terme, aux désordres de l’environnement.

Si le marché global l’emporte, sans une gouvernance globale, il donnera plus de pouvoir aux détenteurs des données et artificialisera les services; les hôpitaux deviendront des cliniques privées, puis des robots, puis des prothèses, nourries par les informations fournies à des intelligences artificielles. De même pour l’éducation.

L’hyper-empire créera une accumulation extrême de contradictions: sur le climat, l’environnement, les inégalités, la violence, la peur du déclassement de soi et de ses enfants, le communautarisme, le refus des autres et de l’universalisme. La moindre étincelle pourra y déclencher un conflit général.

Si on s’enferme dans l’identité, on est mort! Et si on n’est que voyage, on est vide.

Depuis de longues années, la gauche n’incarne plus les revendications des classes populaires. Elle est émiettée, elle n’a plus de vision de l’Histoire, de projet, de stratégie. Elle n’a pas de réponse à la peur du déclassement des générations futures.

La social-démocratie, ni par ses théoriciens, ni par ses partis, ne cherche en rien à réfléchir aux enjeux nouveaux de la globalisation, de l’artificialisation du vivant, de la perte de l’identité humaine, des nouvelles formes de l’aliénation.

J’en suis sorti convaincu qu’on a tout à gagner à l’altruisme. Sans renoncer à l’exigence d’excellence, qui est d’ailleurs encore plus facile à atteindre par l’entraide. Plus encore, il faut apprendre le plaisir d’apprendre, la curiosité, la niaque, apprendre à trouver du plaisir à un usage non marchand du temps.

Ce qui change vraiment dans le monde, ce sont les idéologies et les technologies. Les technologies utilisées différemment selon les idéologies. Regardez ce qui se passe en Chine, en Russie, aux Etats-Unis, en Italie, en Grande-Bretagne, où les technologies sont utilisées pour dévoyer la démocratie. Il faut d’abord vaincre ce poison!

La fraternité (ou l’altruisme) permettra l’avènement d’une société positive planétaire, protégeant le propre du vivant, i.e. sa capacité à penser, à transgresser, à se révolter, à changer d’avis, à rester mortel, fragile et amoureux.

S’il était sérieux, un gouvernement mondial ne s’occuperait que des questions d’importance mondiale. Préserver le vivant, faire respecter les droits humains, définir un prix unique du carbone sur la planète à 100 dollars la tonne, définir clairement les limites du clonage, maîtriser l’intelligence artificielle.

Le problème, c’est que la plupart des gens se résignent à ne pas devenir eux-mêmes. Ou ils y renoncent en chemin.

Aristote est un personnage absolument central de l’histoire de la pensée occidentale… Il émet aussi l’idée d’un temps infini dans l’avenir et dans le passé. Il a l’idée d’un Dieu unique, qu’il nomme le «premier moteur».

Pour le judaïsme, c’est différent: Dieu s’est retiré et a laissé à l’homme le soin de finir sa tâche, de réparer le monde, de faire que le monde soit meilleur. Donc, il a rendu l’Homme libre de faire le Bien ou le Mal.

On est juif si on a donné une éducation juive à ses enfants. L’essentiel, c’est la transmission.

Donc, quand vous devez cinq choses aussi lourdes que Dieu, la Bible, Jérusalem, l’argent et l’espérance à quelqu’un, vous êtes inévitablement conduit à le détester pour justifier l’oubli de la dette…

La France a donc toujours été trop riche pour se donner les moyens d’être une superpuissance ; elle n’a manqué de rien… Les Français n’ont jamais ressenti le besoin de se dépasser collectivement pour survivre.

Nos rois, puis nos présidents et nos partis politiques ne se sont jamais intéressés à la mer, au mouvement, à la mobilité, à l’accueil des autres. On a une surreprésentation politique du monde rural. Il y a plus de communes en France que dans la totalité des autres pays d’Europe.

J’ai esquissé ce que serait une société positive, i.e. socialement, écologiquement et démocratiquement durable, c’est-à-dire altruiste, au service des générations à venir.

Ce qui m’est apparu très vite, c’est que la relation à la mort (et à la souffrance physique et morale) est le principal déterminant, la clé, de toutes les organisations sociales.

Le chantage à la mort et au coût de la santé conduira sans doute à une résignation, à l’abolition de la confidentialité de ses données personnelles.

Chaque être humain meurt trois fois: mort mineure, mort majeure et mort absolue. La mort mineure, c’est la mort physique, celle qu’on nomme traditionnellement la «mort». La mort majeure, c’est la fin de toute lignée, de toute descendance identifiable. Et la mort absolue, c’est quand plus personne ne se souvient de ce qui était rattaché à vous et à votre lignée.

La vie continuera sans doute sur la Terre bien après que l’espèce humaine aura disparu de cette planète, satellite d’une étoile parmi les milliards d’étoiles de notre galaxie, qui n’est qu’une parmi les milliards de galaxies dans notre Univers… Faut-il pour autant négliger de comprendre notre raison d’être? Non, il faut encore et encore la chercher. Ne jamais se résigner à penser qu’il n’y en a pas. Là serait la véritable mort de l’espèce humaine : se résigner à penser que nous n’avons pas de raison d’être.

 

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