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LA MERE MORTE de Blandine de CAUNES - Ed. Stock 2020

La mère morte Émetteur du florilège : François C.

On réalise qu’on est entrées dans un nouveau monde et que nous allons devoir réorganiser la vie de maman.

Hier, une reine du monde, aujourd’hui une vieille femme qui perd la tête et qu’on n’invite plus nulle part.

Je suis toujours partagée entre l’admiration et l’irritation devant sa façon de nier la réalité. Même si je suis bien obligée d’admettre que cela ne lui a pas si mal réussi…

Difficile d’exister en face d’une femme qui signait ses lettres Bételgeuse, du nom de l’étoile la plus brillante de la constellation d’Orion: mille fois plus grosse que le Soleil, et cent mille fois plus lumineuse.

Benoîte G. «Dans la vie, deux mondes se côtoient: celui des gens qui vont vivre et celui des gens qui vont mourir. Ils ne parlent plus la même langue. Ils se croisent sans se voir.»

D’accord, on est une lignée de mères fortes et ce n’est pas évident de trouver sa place. Maman a connu ça, et moi aussi avec elle. Mais il faut bien digérer sa mère, un jour!

Ce qui est horrible dans ces fins de vie, c’est qu’on ne sait plus ce qu’on doit souhaiter: que ce soit vraiment la fin ou encore un sursis. Mais un sursis pour quoi? Pour cette non-vie qui est la sienne maintenant?

La mort de ses parents, c’est le premier coup de tocsin: on découvre qu’on est mortel, et en première ligne désormais.

Assister à la dégringolade de sa mère, c’est épuisant. Physiquement et psychiquement.

Le reste du temps, elle est rivée devant l’écran de la télévision, comme hypnotisée. Mais le seul commentaire qui lui vient est: «Pitoyable.». Tout est pitoyable: que ce soit triste, gai, intelligent ou idiot, c’est pitoyable. Comme elle?

Fatiguée… Un mot qu’elle ne prononçait jamais, elle l’infatigable qui menait de front toutes ses vies. Femme mariée, femme adultère, mère, écrivaine, journaliste, militante féministe et socialiste, jardinière dans ses trois jardins –en Bretagne, à Hyères, en Irlande-, épistolière, excellente cuisinière, amatrice éclairée de whiskys single malt, bricoleuse, décoratrice, amie fidèle… Maman et son énergie sidérante, son amour de la vie jamais démenti, même dans les moments les plus sombres.

Non, je ne suis pas admirable de dévouement, mais je ne trouve pas admirable d’être admirable dans l’oblation totale, le sacrifice de soi et de sa propre vie.

Hier au téléphone, maman a dit à Lison, entre deux borborygmes: «Je suis incarcérée.» C’est triplement vrai: elle est à l’hôpital, elle est attachée, et elle est prisonnière de son corps et de la vieillesse.

C’est étrange de la voir si calme, si obéissante. Elle est à des années-lumière d’elle-même. Et de nous.

J’admire la façon dont elle s’est battue contre le chagrin et la culpabilité d’être en vie: on se sent toujours coupable de survivre à ceux qu’on aime, surtout à son enfant, même si c’est plus ou moins conscient.

La mort d’un enfant, c’est une perte vertigineuse. Je ne sais pas encore si on s’en remet. Ce que je sais, c’est qu’elle a emporté une part saignante de moi.

Violette est tout le temps avec moi: je suis amputée et j’ai mal à elle, comme on a mal, paraît-il, au membre perdu. C’est ce qu’on appelle les douleurs fantômes.

Il y a deux mois, j’enterrais ma Violette. Tout ce travail que représente l’éducation d’un enfant: les angoisses, les bonheurs, l’interminable crise d’adolescence qu’on finit par surmonter, tout est réduit à néant.

Volées, nous sommes volées: toi de ta vie, moi de toi et je suis en deuil de notre avenir, beaucoup plus que de notre passé. Il y a tant de choses que j’aurais voulu te dire encore ; tant de choses à partager que nous ne partagerons pas.

Oui, le chagrin ronge comme le petit renard du Spartiate ronge son ventre. Personne ne voit rien, mais le travail de destruction est à l’œuvre, souterrainement. Oui j’ai peur que ce chagrin devienne un cancer qui rongera mon corps.

Évidemment, tu as fini par mourir, maman. On a beau s’y attendre et, dans notre cas, le savoir, le vouloir, c’est un choc ce moment où on contemple la mort qui a pris possession de l’être aimé… Il est si ténu ce passage où en une seconde on est précipité dans un autre temps, un autre univers.

Je suis enragée que tu ne sois plus là pour jouir de la beauté du monde: un sentiment d’injustice d’une force inouïe me terrasse alors.

Ma fille Violette est la première, et la seule personne au monde pour qui j’aurais donné ma vie sans hésiter une seconde.

J’ai expliqué à Clémentine que j’avais besoin d’affronter mon chagrin et que je ne croyais pas qu’on puisse faire l’économie de ce parcours du combattant.

J’ai traversé une terrible tempête, j’ai parfois cru que j’allais chavirer corps et âme, mais je nage maintenant dans des eaux plus sereines. Maman et Violette sont là, je sens leur présence, le plus souvent bienfaisante et protectrice. 

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