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Verbatims et recommandations...

UNE BREVE ÉTERNITÉ - Philosophie de la longévité de Pascal BRUCKNER - Ed. Grasset 2019

Émetteur du florilège: François C.

La condition humaine fuit de partout, nous entrons dans l’ère des générations et des identités liquides. Nous ne voulons pas céder à l’intimidation des grands chiffres, nous réclamons le droit de déplacer le curseur à volonté. Naturalisés de fraîche date dans la tribu des quinquagénaires ou des sexagénaires, nous commençons par en refuser les codes.

Depuis un siècle, en effet, l’espèce humaine joue les prolongations, du moins dans les pays riches, où l’espérance de vie a augmenté de vingt à trente ans.

C’est l’avantage des comptes à rebours: ils nous rendent avides de chaque moment qui passe. Après 50 ans, la vie devrait être requise par l’urgence, habitée d’une variété inépuisable d’appétits.

Prendre de l’âge, c’est entrer dans l’ordre du calcul: tout nous est compté, chaque jour qui passe raréfie les options, nous oblige au discernement.

En vérité, il se pourrait que le secret d’une vieillesse heureuse réside exactement dans la démarche invere : cultiver jusque sur le tard toutes ses passions, toutes ses capacités, ne délaisser aucune volupté, aucune curiosité, se lancer des défis impossibles, continuer jusqu’au dernier jour à aimer, travailler, voyager, rester ouvert sur le monde et sur les autres.

Pour finir, bien sûr, nous serons vaincus. L’essentiel, c’est de ne jamais intérioriser la défaite et ce jusqu’au terme.

La vérité d’une vie épanouie est dans l’épreuve qui fortifie et non dans le repos qui affaiblit.

Nous oscillons en permanence entre la promesse et le programme, l’entrain et l’entropie… Tant que la promesse l’emporte sur le programme, nous tenons debout.

Tel est l’enjeu: ce nouvel âge sera-t-il une maturité transfigurée ou une post-adolescence chevrotante, au bord du gouffre? Il sera très probablement une tension entre ces deux états, une schizophrénie assumée.

Il faut chanter l’habitude. Elle est l’habit dont nous revêtons nos actes, l’habitat qui nous structure, l’étoffe mentale de nos jours… Nous ne sommes jamais que les créatures de nos habitudes, lesquelles sont plus difficiles à déraciner qu’une croyance.

Même si nous restons tentés par la perspective du grand chambardement, nous savons mieux qu’auparavant ce qu’il est précieux de sauvegarder, permis d’espérer et déraisonnable de convoiter.

La vie a la double structure de la rengaine et de la surprise. La répétition fertile nous protège du radotage stérile. Elle est une source de plaisir quand elle produit du nouveau sous le masque du déjà-vu, dynamite la convention pour l’emporter ailleurs.

La vraie vie n’est pas héroïque ou extravagante, elle est d’abord terre à terre, dans le besoin ressenti et assouvi, le quotidien partagé. Nous sommes faits de «petits aujourd’hui»… Il faut donc commencer par s’obstiner: ne pas ralentir, ne pas dételer, ne pas céder. Faire comme si on allait durer des décennies, continuer à prévoir, à projeter.

Jusqu’au bout nous ne sommes qu’ébauchés et nous partons inaccomplis… Il y a des re-départs tardifs dans l’existence qui recèlent toute une épaisseur de destins possibles.

Il y a donc dans le bien vivre, à tout âge, deux propositions complémentaires: celle du carpe diem, l’art de cueillir le jour, l’heure, l’occasion et celle du projet, du temps long dont on ne saurait envisager le terme. Chaque moment est définitif, chaque moment est un passage.

La création ou la récréation de soi jaillit toujours de la lutte entre une forme imitée et une forme nouvelle qui cherche à émerger. Nous commençons par céder aux automatismes, par reproduire des comportements usuels avant de les altérer tant soit peu.

La seule jouvence qui nous attend, passé un certain âge, n’est pas celle du corps comme dans le mythe de Faust mais de l’intelligence et de l’émotion.

Le secret d’une maturité heureuse, c’est d’abord l’indifférence à la maturité en tant qu’assignation. Le dépérissement progressif marche de pair avec la rédemption, nous voulons à tout instant rester sage et fou, cumuler la raison et l’espièglerie, la prudence et la témérité.

Si la vie a souvent été comparée à une échelle, nous réalisons, à mesure que nous montons, que les derniers barreaux ne sont adossés à aucun mur mais reposent sur le vide… Il faut continuer à grimper comme si l’ascension ne devait jamais s’arrêter.

Le sexe, offert en principe à tous en Occident, est un sexe refusé à beaucoup: la liberté affichée est surtout l’intimation faite aux obscurs, aux laiderons de se résigner à la solitude et à la misère.

À tout âge nous avons le choix entre un tourment fécond et un bien-être fade. Telle est la difficulté: la grande maturité est traversée par des appétits sans l’autorisation de les manifester. Le corps devrait s’assagir à mesure que la sève de la jeunesse le quitte. Mais nous ne savons pas tout ce que peut un corps (Spinoza), à quelle démesure il peut atteindre. Il y a plus de ressources en nous que ce que nous croyons.

A vécu celui ou celle qui a croisé l’éternité dans le temps, à travers l’amour et l’amitié et a éprouvé le sentiment d’exister au plus proche de l’Être. La vraie tragédie est de cesser un jour d’aimer et de convoiter, de tarir la double source qui nous rattache au monde et aux autres. Le contraire de la sexualité n’est pas l’abstinence, c’est la fatigue de vivre… Dès qu’Eros et Agapé se taisent, Thanatos a déjà gagné.

Regarde mon visage, mon nom est: Ce qui aurait pu arriver, on m’appelle aussi Jamais plus, Trop tard, Adieu.

Chaque vie s’élève sur le rejet ou l’exclusion d’autres projets. Ou plutôt elle prospère sur un crime: celui des virtualités qu’elle a tuées et qui n’ont pas pu s’épanouir.

La survie biologique n’est pas la valeur ultime: liberté et dignité lui sont supérieures. Quand sont perdues l’autonomie et la capacité de partager le monde avec les autres, quand manger, respirer, dormir sont devenus des quasi-supplices, il est temps de s’éclipser, de tirer sa révérence.

Quand le kairos passe près de nous, trois possibilités se présentent: soit on ne le voit pas, soit on le voit et on ne fait rien, soit on le saisit par les cheveux et on le maîtrise… Seul l’homme ou la femme d’action, aidé par son intuition, sait saisir l’instant et ne plus le lâcher, laissant tous ses rivaux derrière lui, penauds.

Un moment arrive où il faut en finir avec le «Qui suis-je?» pour lui substituer un «Que puis-je?». Que m’est-il permis d’entreprendre à cette période de mon existence?… La richesse d’un destin est toujours liée aux rencontres qui l’ont émaillé et sans lesquelles chacun de nous n’aurait aucune épaisseur. Vieillir, c’est honorer une reconnaissance de dette sans fin, nous sommes faits de tous ces autrui que nous avons croisés, chacun de nous est une œuvre collective qui dit Je.

Bien vivre, à tout âge, pourrait se résumer à un double commandement: ne plus changer, une fois trouvée la bonne formule, mais demeurer disponible aux beautés du monde.

Aux principes de plaisir et de réalité, il faudrait en rajouter un troisième, le principe du Dehors en tant qu’il est le royaume de la diversité, de l’inépuisable saveur des choses. L’ailleurs, l’étranger sont souvent le lieu de la révélation.

Peut-être faut-il, pour éviter la rouille de l’âme, loger en soi son bon ennemi, selon un précepte des Évangiles, le daïmon fécond et non stérile. Apprendre à devenir à soi-même son meilleur adversaire, celui qui vous réveille et vous stimule par son aiguillon.

Il y a une fatigue d’être rivé à soi comme l’huître à son rocher et une beauté de se quitter un peu, d’être mis à l’épreuve de la nouveauté ou de l’altérité. Qui pourrait m’enrichir, me relier à plus vaste que moi?

Tel est l’été indien de la vie: la reconquête des possibles perdus même si le champ des virtualités s’amenuise chaque jour telle une peau de chagrin. Il faut rester une conscience ouverte qui se laisse émouvoir et affecter, sans être jamais rassasiée.

Nous devenons tous, à partir d’un certain âge, des immigrés dans le temps… Chaque génération ne peut remplir qu’un rôle historique précis après quoi elle doit céder la place. Elle est un maillon dans une longue chaîne qui l’a précédée et lui survivra.

La mort n’est pas un ennemi avec lequel nous pourrions négocier mais une loi implacable qui n’a de cesse d’éroder, jour après jour, notre processus vital.

Où Rilke exprime la mélancolie de la caducité, Freud exalte l’allégresse du périssable… Si tout ne sombrait pas, y compris nous-même un jour, la vie serait intolérable, la permanence aussi affreuse que l’éclipse. Il y a une poignante grandeur de ce qui ne dure pas, sinon dans le clignotement de la révélation fugitive, dans la convergence de l’instant et du toujours.

Intensité ou prolongation: telle est l’alternative, évidemment intenable. La platitude de longues années sans saveur ou la plénitude d’un temps véritablement vécu.

La maladie nous enseigne au moins trois choses: la prudence, la résistance et la fragilité.

Reste qu’une maladie… est plus qu’un accident. C’est une aventure, une autre allure de la vie dont chacun est à la fois la victime et le bénéficiaire. Être à la merci de ses boyaux, de ses bronches, de ses articulations est une belle leçon d’humilité.

La maladie est le salaire de la longévité. Certaines vous protègent de maux plus graves: ce sont des pare-feux dont la récurrence vous évite peut-être d’être frappé d’autres troubles.

Le seul sens de la maladie c’est de la combattre, même si elle devient avec le temps un double entrelacé à nos vies. On la tient à distance bien que l’on devine la lutte sans issue… Le spectre de la fin nous rend la lumière de chaque jour plus lumineuse.

La certitude de mourir un jour transforme la vie en tragédie et en passion: l’impermanence de toutes choses accroît notre volonté de mordre l’existence à pleines dents.

L’extinction progressive des êtres chers, à mesure que l’on avance en âge, désertifie le monde et fait du survivant un anachronisme dans un univers vide.

La forme suprême de la délicatesse, en matière de consolation, c’est d’être là et d’entourer la personne d’un vaste anneau d’affection jusqu’à ce qu’elle puisse voler à nouveau de ses propres ailes.

Pour comprendre le monde et agir sur lui, il faut entrelacer sans fin les générations par des liens d’amitié, d’intérêts et de conversation afin qu’elles échangent de toutes les façons possibles.

Si grandir, c’est s’affirmer, vieillir c’est chanceler. Le fait d’avoir vécu ne fait pas de moi un possédant mais un dépossédé. Je suis privé de toutes ces années écoulées qui s’additionnent en quelque sorte négativement en se soustrayant à mon être. Je ne puis les thésauriser comme un trésor, au contraire elles me sont comptées à débit. Le temps me dérobe mes certitudes, entame ma résolution.

Pour se prolonger, il faut commencer par se surcharger d’obligations nouvelles. La liberté n’est pas un renoncement, mais un surcroît de responsabilités. Elle ne déleste pas, elle alourdit… La vie n’est pas une maladie dont il faille se remettre. À tout âge, le salut est dans le travail, l’engagement, l’étude.

Jusqu’au bout, il faut demeurer des êtres du oui, de l’adhésion inconditionnelle à ce qui est: célébrer la splendeur du monde, ses éblouissements. Résider sur cette terre est un miracle même si c’est un miracle menacé. Mûrir, c’est entrer dans un exercice d’admiration sans fin, retrouver mille occasions de s’émerveiller devant la grâce d’un animal, d’un paysage, d’une œuvre d’art, d’une musique.

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