Dons emmaüs

A Livr'Ouvert

171b bd Voltaire, 75011 Paris.
Latitute/longitude: 46.75984 1.738281

Tel: 09.52.65.38.67

Le lundi de 12h à 19h et du mardi au samedi de 10h à 19h30.

Mail: contact@alivrouvert.fr

Verbatims et recommandations...

Les reins et les couleurs de Nathalie Rheims - Ed. Léo Scheer

Emetteur du florilège : François CORNEVIN

 

Mes reins se détruisaient irrémédiablement, empoisonnant mon organisme, mettant en échec mes fonctions cardiaques et respiratoires.

On ne s’en rend pas toujours compte, tant son travail est silencieux, mais le rein est un organe essentiel, et quand il ne fonctionne plus, qu’on est, comme moi, en insuffisance rénale aiguë, toutes les autres fonctions sont en détresse : si on ne fait rien, on meurt empoisonné.

Quelle terrible destinée d’être ainsi clouée, trois jours par semaine, dès l’âge de 40 ans, à une machine infernale dont dépend sa survie, trois essorages hebdomadaires qui vous laissent à terre le reste du temps.

Ma grand-mère Alix incarnait la beauté, le charme, l’élégance, mais, surtout, c’était une femme libre, se moquant des conventions, échappant à toutes les règles du prêt-à-penser… Auprès d’elle, j’ai appris cette patience particulière, cette façon méthodique d’affronter la dure réalité, étape par étape, jour après jour.

Les derniers mois de la vie d’Alix ont été un calvaire, son corps ne supportait plus l’effroyable va-et-vient de son sang qui la maintenait en vie, mais qui, dans le même mouvement, la terrassait.

Il attendait debout sur le trottoir, je suis venue à sa rencontre ; il y a eu comme une évidence, celle d’un frère et d’une sœur qui se retrouvent enfin, après des siècles de séparation.

Des mots, des lambeaux de phrases viennent m’alerter, me prévenir, m’enjoindre de ne rien lâcher. Autre chose doit s’accomplir.

C’est au fond de cette fatigue, qui ne ressemble à rien de ce qu’on connaît, que je découvre une insoupçonnable force résiduelle, celle qui nous rattache à la vie, quelles que soient les circonstances.

C’est toujours au moment où je me laisse aller à la peur, où je suis au bord du renoncement, que tu entres, et c’est la lumière, l’espoir, l’envie d’avancer, même si je crois qu’au bout de ces jours terribles, il n’y aura peut-être rien.

Plus de corps, plus de muscles, tout a fondu ; mais une force indicible me traverse de toutes parts. Je suis comme en lévitation, entre la rage de tout faire disparaître autour de moi et le désir intense de rompre avec ce passé maléfique.

En six semaines, chacun est devenu un membre de ce qui forme désormais une nouvelle famille. Ils savent tout de moi, et je les ai découverts, un par un, avec passion. Je leur dois la vie, et je partage la leur avec tout ce qui me reste de tendresse et d’affection. Comment leur rendre une part, même infime, de ce qu’ils m’ont donné ?

Ce qui n’est pas envisageable, dans la dialyse, c’est l’idée d’y être condamné pour le restant de ses jours. Elle dévore à ce point toute énergie qu’il ne reste aucune place pour quoi que ce soit d’autre.

Dans cette épopée, il se cache toutes sortes de tempêtes, d’orages, de cyclones. La pluie, le froid, le sentiment de doute et d’épuisement nous attendent à chaque détour, mais il suffit que nous nous retrouvions, que nous nous regardions, pour être certains qu’il nous faut continuer.

Nous savons que le port d’arrivée est encore loin. Nous ne sommes pas sûrs d’y accoster un jour, le paysage, pour nous, demeure inexploré.

Chaque receveur est comme un livre ésotérique à déchiffrer. Tous les donneurs vivants, ou déjà partis, sont les héros d’une aventure insensée. Tous sont des soldats, connus ou anonymes. C’est, pour chacun, une guerre contre le temps, le triomphe d’un savoir complexe mêlé à la puissance du courage.

Les examens montrent que la remise en état s’accomplit à vive allure. Ce qui m’arrive est si bienfaiteur que, par moments, je sens tout mon corps, tous mes tissus alimentés par l’oxygène, comme si j’en avais manqué depuis toujours.

Impossible de croire à un tel exploit, c’est trop, ça va trop vite. L’apocalypse, c’était hier, elle est encore très présente. Dans mon esprit, j’ai besoin de me raccrocher à une difficulté, à une aspérité dans la paroi rocheuse, qui me permettra de penser que je suis toujours en train d’escalader une montagne, à craindre le pire.

*