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Verbatims et recommandations...

ENTRE DEUX MONDES d'Olivier NOREK - Ed. Pocket 2017

Entre deux mondes Émetteur du florilège : François CORNEVIN

Ses avenues bordées de voitures brûlées ou explosées et dans ce chaos, parmi la police, les militaires, dans le bruit des véhicules tout-terrain de l’armée et des chars, une population terrifiée et résignée qui continuait de vivre comme on joue à la roulette russe.

À longueur de mois et d’années, prisonnier après prisonnier, poser des questions, extirper des réponses, par la peur, la menace et la violence, encore et encore.

Il n’avait pas imaginé la rencontrer en personne, flottant dans ce hangar, comme cette odeur pestilentielle de sang, de chair, de putréfaction et de vêtements souillés d’excréments. Devant lui, sur une immense bâche en plastique, s’étalaient en rangées ordonnées près de trois cents cadavres à la peau grise, au visage déformé et aux postures contrariées.

Dans l’embarcation, deux cent soixante treize migrants. Ages, sexes, provenances, couleurs confondus. Ballotés, trempés, frigorifiés, terrorisés.

Un chauffeur routier, le visage en sang, le regard perdu, sur une autoroute, en pleine nuit. La vidéo tremble, des flics, des pompiers, le camion couché dans un fossé sous les lumières des gyrophares.

De là où il se trouvait, personne n’aurait pu dire de quoi était fait le sol, chaque espace libre étant occupé par des tentes et des baraquements fragiles, faits de métal rouillé par la pluie, de morceaux de bois et de bâches en plastique. Toutes ces habitations suivaient la courbe des dunes et donnaient l’impression d’un océan agité de vagues de détritus.

Venant des pays les plus éloignés et les plus violents, ils échouaient ici, comme l’écume des conflits de l’Afrique et du Moyen-Orient.

Ombre, c’est comme l’encre explosive dans les sacs de billets de banque. Il tache un djihadiste, qui tache une cellule et nous, on n’a plus qu’à remonter la piste en cherchant les couleurs.

Pour bloquer la file et empêcher le passage, deux migrants crevèrent les pneus du premier poids lourd. Une barre de fer brisa la vitre côté conducteur pendant que les phares étaient fracassés à coups de talon. Le chauffeur se coucha dans sa cabine, les mains sur la tête. Une porte s’ouvrit et il fut tiré par les pieds, jeté au sol et roué de coups. S’en prendre au véhicule de tête permettait de laisser du temps aux autres pour monter dans ceux qui suivaient.

Recruter des candidats au djihad n’était pas le plus compliqué…Mais là où l’expérience devenait nécessaire, c’était pour repérer celui qui n’hésiterait pas. A faire sauter un stade, une salle de concerts, à tirer sur les clients d’un bar en terrasse, à rouler sur la foule d’un 14 juillet et, s’il le fallait, se faire abattre, les armes à la main.

Séparé des siens, il avait réussi à fuir le Soudan à bord d’une camionnette surchargée, avec près de soixante personnes, écrasées les unes sur les autres comme des bûches qu’on empile. Compressés, tout en dessous, deux hommes et un enfant étaient morts étouffés et il avait fallu s’arrêter à la frontière de l’Egypte pour s’en débarrasser.

Ce syrien et cet enfant. Les drames qui les avaient détruits et réunis. Leurs familles quelque part sur la planète, chacun à la recherche de chacun. Les horreurs vécues. Leur solitude et leurs espoirs. La force et le courage de continuer. Et cette Jungle prison.

Dans son dos, des stries boursouflées. Ses mains étaient abîmées comme si elles avaient travaillé toute une vie. Manon n’était pas émue. Enfin, pas seulement. Elle était aussi en colère. Une vraie colère profonde qui grossissait à chaque nouvelle découverte. Sous ses doigts, cette partition de cicatrices racontait la vie de l’enfant.

Elle ne garda dans la fenêtre du viseur que son visage. La texture de sa peau, la profondeur de son regard et, indéfinissable, ce sentiment d’espoir, comme si demain pouvait enfin être un autre jour.

 

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