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Verbatims et recommandations...

FAUCHÉS - Vivre et mourir pauvre de Darren Mc GARVEY - Ed. Autrement

Fauchés ; vivre et mourir pauvre Conçue à des fins de réinsertion (en plus de la sanction), la prison est un microcosme où la violence atteint des niveaux inimaginables ailleurs…Cette ambiance de poudrière reproduit l’atmosphère des communautés et des familles au sein desquelles la plupart des détenus ont grandi, où les actes violents sont si fréquents qu’on en rigole en se les racontant, comme on commenterait la météo du jour.

Les personnes qui souffrent d’un handicap social – illettrisme, mauvaise opinion de soi- sont souvent, pas toujours cependant, issues d’un milieu où leurs compétences ne sont ni reconnues, ni cultivées, ce qui les a bloquées dans leur parcours.

Un enfant victime de sévices ou de négligences aura plus de risques, en grandissant, de cumuler certains facteurs qui l’enverront sur la mauvaise pente: mauvaise opinion de soi, faible bagage éducatif, consommation de drogues et désocialisation.

La dissociation –se détacher mentalement pendant que la violence se déchaîne- peut anesthésier, mais aussi inhiber les réactions et les émotions. Le corps se met en mode survie, en  attendant que l’orage passe.

La menace est omniprésente dans les zones à risques et les habitants sont constamment sur le qui-vive, en état d’hyper-vigilance, même s’ils n’ont aucune raison de l’être ; et l’activité la plus banale est une source considérable de stress.

La solution que ma mère apportait au problème de la violence, c’était encore et toujours plus de violence.

Malheureusement, fuir la bagarre ou avouer qu’on n’a pas envie de se battre font de vous une cible de choix pour les brimades et les attaques. Dans les milieux vérolés par la violence, la crainte de devenir un objet de risée, un paria ou une victime influe subtilement sur le mode de pensée et de comportement.

Grandir au sein d’un quartier défavorisé, ou considéré comme tel, c’est grandir asphyxié. L’individualité suffoque, les moyens d’exprimer sa singularité aussi. Ce qui explique pourquoi tout le monde ou presque parle et s’habille de la même manière. Choisir l’anticonformisme, c’est se dessiner une cible sur le dos.

Comme ma mère m’avait conditionné à la solitude et au rejet, j’étais toujours sur le qui-vive et je m’attendais à être trahi ou quitté à chaque instant. L’abandon était un thème prégnant dans ma vie et je cherchais activement, à un niveau inconscient, à reproduire le schéma maternel dans toutes mes relations…Ces problèmes insolubles, couplés à la violence qui gangrenait mon environnement, m’empêchaient de me concentrer pleinement sur mes études. Mon esprit était parasité par un incessant dialogue intérieur axé sur mes craintes et mes angoisses.

Moi, ma rancœur, quand elle n’était pas dirigée contre ma mère, je la destinais à ceux qui semblaient s’en sortir mieux que nous, ceux qui traversaient l’existence dégagés des entraves de la pauvreté, des privations et des doutes qui allaient avec.

On décrète que tel ou tel groupe jouit toujours de privilèges plus importants que nous. Que ces chanceux bénéficient d’un tas d’avantages inconnus dont l’existence ne fait aucun doute. On a l’impression que les gens qui font l’information –et les règles- sont complètement détachés de la réalité, incapables de dépeindre notre vie, soit, et c’est pire, qu’ils la représentent délibérément sous un faux jour et que tout cela fait partie d’une vaste conspiration.

Rarement mentionné, et encore moins reconnu: le gouffre dans nos expériences respectives, qu’on soit issu de la classe populaire ou de la classe moyenne, et le gouffre dont la façon dont cette expérience est représentée, relatée et scrutée. De ce gouffre, qui me semble s’aggraver au fil du temps, est née une culture dont semblent bannies un certain nombre de personnes qui se désintéressent de la chose politique ou s’en méfient, ayant perdu leurs repères ou s’estimant lésés par le portrait que l’on fait d’elles.

Il existe un autre révélateur des inégalités que l’information et la culture : les disparités apparentes dans les conditions de vie…Je ne fais qu’identifier un autre domaine dans lequel on observe un abîme entre les possédants et les démunis.

Pendant ce temps, planqués dans ce qu’on peut appeler les bas-fonds de ces quartiers, déjà peu recommandables, vautrés dans l’alcool et la drogue, s’enfonçant dans une existence sordide, des gens tâchaient d’élever des enfants. L’un de ces enfants, c’était ma mère.

Comme la pauvreté, un trouble psychologique peut provoquer une difformité qui sautera aux yeux de tout le monde, sauf aux vôtres. La vérité, c’est que dans une famille à problèmes, on est le dernier à se rendre compte que ça ne tourne pas rond.

Un gouffre énorme s’est creusé entre le programme d’ingénierie sociale souhaité par les dirigeants et les aspirations modestes, mille fois plus terre à terre, des gens du peuple dont l’écrasante majorité ne maîtrise pas les éléments de langage.

La participation citoyenne, ce n’est pas le peuple qui fait entendre sa voix ; c’est le troupeau qu’on pousse vers une destination définie par avance, décidée derrière des portes hermétiquement closes.

Grandir dans un quartier comme Pollok, c’est une expérience qui vous marque à vie, à tous les niveaux. C’est le mental qui prend les coups les plus violents, en particulier à cause du stress émotionnel, facteur clé dans le façonnage des pensées, des émotions et du comportement.

Celui qui vit dans la précarité, qui a peut-être subi des sévices enfant, celui-là, le stress le dévore de l’intérieur : c’est un brouillard dans lequel il patauge en permanence et qui assombrit chaque aspect de sa vie.

La psychologue Marilyn a eu une influence fondamentale sur le cap qu’a pris ma vie et cette influence ne s’est jamais estompée. Sans son intervention, je doute que j’aurais été capable de développer la lucidité nécessaire pour prendre assez de recul, sortir de mes schémas de pensée tordus et examiner mon stress à la loupe.

Il y a mille façons de finir à la rue. Cependant, deux des éléments récurrents dans le parcours des sans-abri, comme chez les détenus, sont la désagrégation de la cellule familiale et les troubles mentaux.

J’ignorais à l’époque que c’est l’une des caractéristiques de la dépendance: refuser de voir la réalité en face et remettre toute décision à plus tard.

La raison pour laquelle la drogue possède un tel pouvoir de séduction, c’est qu’elle se présente à vous quand vous avez touché le fond…C’est à l’époque où je risquais de finir à la rue que je me suis trouvé exposé à toutes sortes de menaces.

Ils sont nombreux, et c’est peu de le dire, à avoir opté pour la colère, la méfiance ou l’indifférence après avoir été dédaignés, bousculés et exclus du débat public des années durant par des organismes et des institutions qui se gargarisent du jargon stérile d’une réhabilitation urbaine imposée à la collectivité sans aucune consultation préalable.

Des générations successives ont grandi dans un dénuement total, avec les handicaps que cela implique, et la conviction qu’elles n’ont aucun contrôle ni aucun ascendant sur leur vie.

Le point important, c’est que l’être humain imprime dans son psychisme des fausses croyances sur sa personne et sur le monde qui l’entoure, et ses croyances forgent son avenir… Cette fracture s’exprimera dans tous les domaines: le comportement, la santé physique et mentale, les études et les perspectives d’avenir, mais aussi les principes moraux, les opinions politiques, les centres d’intérêt en matière de culture jusqu’à la façon de parler.

La pauvreté se rapproche plutôt des sables mouvants: elle vous engloutit malgré les efforts que vous pouvez faire pour vous arracher à son emprise. Plus vous vous débattez, plus vous vous enfoncez. Pour d’autres personnes, c’est un monstre qui vit au loin, quelque part, et il faut à tout prix éviter de tomber sur lui. Et remercier le ciel de ne l’avoir jamais croisé.

Il y a dans notre société non seulement des gouffres socio-économiques à franchir, mais également des cassures au niveau de l’idéologie, de la citoyenneté et des intérêts privés et collectifs… Et n’oublions pas non plus que certaines situations sont moins tolérables que d’autres: celles qui touchent les enfants.

Qu’on l’accepte ou non, ces pauvres bambins maltraités et délaissés, ce sont les délinquants, les SDF, les alcooliques, les toxicos, les parents violents et irresponsables de demain.

Une famille vulnérable qui subit une précarité économique permanente, la menace du chômage, ou un régime de sanctions financières inhumaines perd souvent la capacité d’absorber certains chocs et de faire face aux aléas de la vie.

La réalité brutale de la maltraitance infantile, les statistiques alarmantes de la criminalité, l’omniprésence de la violence, l’horreur des sévices domestiques, le désastre du mal-logement ou la tragédie inévitable de l’alcoolisme et de la toxicomanie sont là, mais personne ne semble en tirer la moindre leçon ni exprimer un quelconque remords alors même que notre impuissance nous saute à la figure. On préfère jouer à notre jeu préféré, celui de la politique politicienne.

Quand on a une habitude nuisible, le moindre écart est source d’angoisse et de nervosité. Un pic de stress, dont l’intensité peut balayer tout le reste, déclenche le besoin impérieux de revenir au comportement habituel. En d’autres termes, quand mon cerveau réclame un McDo, il m’est très difficile de résister à cette envie, surtout si je suis fatigué ou surmené.

Je défends la théorie selon laquelle les inégalités sociales restent la première ligne de fracture d’une société. C’est même une plaie ouverte. Qu’il s’agisse de placer sa confiance dans un médecin, d’être évalué par un enseignant, interrogé par un travailleur social ou un juge pour enfants, menotté par un policier et conseillé par un avocat avant d’entrer dans une salle du tribunal, la catégorie sociale, c’est le problème autour duquel tout le monde tourne sans oser s’y attaquer de front.

La colère et l’amertume, entretenues par la détresse psychologique qui va de pair avec la pauvreté –anxiété, dépression, mode de vie dégradé, faible estime de soi et phobie sociale- peuvent exercer une forte pression sur les esprits. Cette pression entrave l’empathie, la tolérance et la compassion, et exacerbe leurs pendants : fureur, nervosité, rancune, peur. Aujourd’hui, avec la montée du racisme et la banalisation d’une parole xénophobe, il n’est pas compliqué de voir où une grande partie des gens ont dirigé leur colère. C’est ce qui arrive dans des sociétés qui ont remplacé leur cœur par un centre commercial.

Je l’ai déjà souligné, quand on exclut du processus décisionnel des pans entiers de l’opinion publique, on accélère le morcellement de la société.

Ces malheureux qui fuient des pays ravagés par la pauvreté et la violence arrivent au Royaume-Uni et se retrouvent relégués dans des quartiers en déshérence. Au-delà des caricatures, des accusations et des reproches, il y a de la place pour un débat respectueux sur les causes de cette immigration et ses effets sur nos populations les plus vulnérables, mais aussi sur les sorties de crise possibles.

Le voilà, le cauchemar de la dépendance. Et ce qu’on trouve à sa racine, ce n’est plus de la douleur ni un traumatisme affectif comme je le répétais souvent, mais un égoïsme pathogène et brutal ainsi qu’une indifférence profonde pour les besoins des autres. Une incapacité à voir au-delà de ma douleur, de ma petite personne.

Personnellement, décrocher de la came, batailler pour rester sobre et comprendre pourquoi j’étais si mal dans ma peau, cela a bouleversé ma vie de fond en comble…. Quand on se soumet à une modification aussi profonde, on passe au scalpel chaque aspect de sa vie, chaque facette de son identité. Je m’y suis obstinément opposé pendant des années et j’ai fini par rendre les armes quand j’ai dû apprendre à avancer sans la béquille de la drogue.

Mais j’ai commencé à remarquer une évolution quand j’ai accepté cette réalité: je suis le seul à pouvoir régler mes problèmes. Avant de transformer la société en profondeur, reconnaissons la nécessité de nous transformer d’abord nous-mêmes.

Aujourd’hui je me rends compte qu’apporter ma pierre à l’édifice, c’est élever un enfant en bonne santé, heureux, bien dans sa peau. La façon le plus concrète de transformer la société, c’est en premier lieu de me transformer moi-même et de partager mon expérience avec un maximum de gens.

 

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Émetteur du florilège : François C