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LA VALLEE DU NÉANT de Jean-Claude CARRIÈRE - Ed. Odile Jacob 2018

La vallée du néant Mais la mort est nécessaire, nous ne pourrions en aucune façon nous passer d’elle, car elle contribue à tendre, à densifier, à illuminer et même à glorifier –par moments- notre existence brève, à la présenter comme un joyau dans le plus bel écrin possible.

Le «mouvant» n’est pas ce qui se meut, ce qui bouge ou change de place. Ce n’est pas la matière elle-même, qu’elle soit visible ou invisible. C’est une qualité fondamentale, une nécessité, une force obscure qui se cache au fond de chaque être et même sans doute de chaque chose, une force à laquelle nous pouvons donner des noms divers –entropie, évolution, usure, dégradation, poussée, passage, histoire, décadence, vieillissement, dégringolade-, mais qui demeure, de génération en génération, et quels que soient les philosophes et les savants, totalement impénétrable à notre pensée.

Notre intelligence, comme notre sensibilité, comme notre mémoire et notre imagination sont des muscles. Comme tous les muscles, ils ont besoin d’un entraînement quotidien. Sinon nos facultés, se sentant négligées, s’étiolent et, finalement, découragées, déçues, peut-être dépitées…nous abandonnent au bord du torrent, notre regard fixé sur l’eau qui va –qui va sans nous.

Le monde et moi, nous nous éloignons l’un de l’autre, nous nous séparons peu à peu. Une façon de me dire à mi-voix, de me faire comprendre, que bientôt je devrai le quitter.

Nous ne sommes que ce qui bouge, que ce qui s’effrite et qui s’use. Nous sommes tous guettés par la disparition. Nous sommes ce qui fait, et ce qui se défait.

Plus ou moins conscients de ce danger, nous nous efforçons, souvent mais pas toujours, de lutter contre ce morcellement incessant, contre cette dislocation insistante, nous tentons de nous fortifier, dans tous les domaines, de nous réunir, de nous serrer les mains et les coudes, mais ici encore l’immobile, le stable, le durable nous apparaissent comme des idéaux toujours inaccessibles, presque des rêveries de passage.

Le mouvant, le flot, est une réalité profonde, mystérieuse, impérieuse, dont les sources nous sont inconnues, mais dont la force est sans pareille. L’immobilité reste un concept.

Tout ce que nous construisons, tout ce que nous bâtissons s’effrite, s’écoule et disparaît enfin. Aller du rien au rien, ou plutôt du néant au néant, c’est tout le chemin de l’existence, quels que soient le peuple et l’époque.

Toutes les heures blessent, la dernière tue. Mais justement, comment reconnaître la dernière? Qui nous préviendra? Une cloche sonnera-t-elle, quand nous en viendrons au dernier tour?

Toutes nos actions, toutes nos émotions, toutes nos entreprises sont suspendues à l’approche de ce moment-là. Aussi passons-nous le plus clair de notre vie à dresser des barricades souvent risibles –une idéologie, une religion, des colifichets, des rituels, ou une armée de médecins, de guérisseurs, de mercenaires, d’astrologues, de soldats en pierre ou en terre cuite comme les empereurs chinois- pour nous rassurer, pour chasser (en surface) nos craintes, pour proclamer au reste du monde que nous avons trouvé la fermeté, le bastion dur, celui que les siècles n’ébranleront plus.

En réalité, toutes ces valeurs, toutes ces idées,…toutes ces ambitions grandioses ont été emportées par le flot, ou par la vague, l’une après l’autre, conduites à une série d’échouages, et souvent de naufrages. Elles ne reviendront jamais, car les fleuves ne remontent vers leur source que dans les plus sombres prophéties.

Le monde s’écroule sous nos yeux, et, du même coup, notre espérance du monde dévale la pente, remous après cascade et tourbillon.

Banal à dire : le Temps est le grand enfonceur, le grand vainqueur de l’histoire. Et sans doute le seul vainqueur. Il ne la conduit pas –ne sachant où il va, ni dans quelle intention- mais il la contient et la manipule, il est le lit dans lequel l’Univers se couche…Il peut même faire exploser des étoiles.

Parfois-avec notre consentement et même nos encouragements- il ronge en silence, sans nous en avertir, pareil à une armée de taupes, et l’écroulement final est une surprise pour tous.

Litanie de la misère moderne, images et paroles de la désolation, dans une planète épuisée, où les comportements les plus archaïques se réveillent, ou même la Terre est impitoyable, ou même l’instinct de survie disparaît.

On dit qu’une dizaine, peut-être une douzaine de milliards de planètes ressemblant de près ou de loin à la nôtre sont dispersées dans notre seule galaxie. Et nous comptons cent cinquante ou deux cents milliards de galaxies.

Je regarde avec une sorte de calme avidité tous ces objets, tous ces visages et tous ces paysages qui disparaîtront avec moi. Ainsi, je vis dans mon oubli, déjà, je me traîne encore un peu parmi mes fantômes, qui sont plus vrais que moi, au fond, car ils me survivront.

Mettons côte à côte une image de ce Bouddha bien nourri, calme et contemplatif, mourant à quatre-vingts ans couché sur le côté droit, la tête posée sur un coussin, paisible devant l’entrée du nirvana, et une image du crucifié, souffrant et saignant. Ce sont deux formes exactement opposées, peut-être les deux versants de la condition humaine.

Hurlant comme un vivant.

Choisissons donc la vie, même la plus dure, si le néant doit être cette torture, éternelle en plus. La terreur que j’éprouve en pensant à mon cercueil -et moi bloqué dans ce coffre, lucide, paralysé, et pour toujours- rend désirable, et même inestimable, la vie la plus sombre, la plus difficilement supportable.

Et jusqu’à la fin.

La vie, toute vie, comme une éducation perpétuelle, et forcément inachevée.

Luis Bunuel disait à peu près la même chose. Ce qui le chagrinait, c’était de partir « au beau milieu du feuilleton ». Mais il s’agit d’un feuilleton sans fin. Et il le savait. À quoi bon attendre la suite?

Le Mahâbhârata disait, à ce propos: «Chaque jour la mort frappe autour de nous, et nous vivons comme si nous étions des vivants immortels. La voilà, la grande merveille !»

Une merveille qui s’appelle l’oubli, la distraction, l’inconscience, le bruit, le mouvement, autrement dit le divertissement.

Devenir une brume, un vent léger, quitter doucement toute conscience de la Terre, s’effacer peu à peu dans l’espace et se laisser emporter un jour, sans savoir où, dans les espaces : tout le contraire de la société apparemment solide, lourde, métallique et plastique où nous vivons, où nous ne songeons qu’à retarder la fin, et même –nous y viendrons un jour, croyons-nous- à ne jamais mourir.

Si nous renonçons au monde, comment pourrons-nous en parler?

De toute manière, il est assuré, et depuis longtemps, que le plaisir est un art. Qu’il peut l’être en tout cas. D’abord, il faut être doué, réceptif, curieux, avide même , instruit parfois, après quoi le désir et la méthode s’apprennent et se développent, selon les goûts et attirances de chacun.

Lire et voir, jusqu’au bout, jusqu’à l’entrée de cette vallée fatidique. S’intéresser. Ne pas partir idiot, surtout. Apprendre à faire quelque chose, et à le faire du mieux possible.

Ne pas perdre une seule occasion. Rester aux aguets, même encore aujourd’hui, dans cette promenade. Savoir, apprendre, découvrir chaque jour quelque chose sur le monde, ou sur les autres vivants, ou sur nous –mêmes, ou même sur les choses que nous jugeons « inanimées ».

Entre le ciel et nous, des messagers multiples ont voyagé, porteurs de grâces ou de malédictions, des anges, mais aussi des génies, des djinns, des apsaras et même des « esprits », et Mercure avec des ailes aux chevilles, et Iris assise sur son arc-en-ciel, et Zeus sous des déguisements divers, et tant d’autres comme la Vierge Marie à Lourdes, à Fatima et autres lieux. Cela constitue une longue liste d’intermédiaires. Avec aussi des taureaux, des scorpions géants, des centaures, des goules, des génies, des dragons, des voix sans corps, des créatures indécises.

Aux dernières nouvelles, l’Univers compterait de cent cinquante à deux cents milliards de galaxies, chaque galaxie se composant de cent à cent cinquante milliards de systèmes solaires.

Cette Terre précieuse que le cosmos a lentement formée pour nous et qui nous a été donnée, que nous avons mis des millions d’années à apprivoiser, à connaître, à cultiver et à aimer, nous devrions aujourd’hui mettre toutes nos forces à la préserver d’abord et si possible à l’embellir. Et nous faisons tout le contraire. Nous la creusons, nous la déchirons, nous la cassons, nous en aspirons toute la matière, nous l’étouffons sous nos déchets, nous l’empoisonnons, comme si nous voulions lui faire rendre gorge.

Quant à l’Univers, il ne s’en apercevra même pas. Une planète de plus ou de moins, sur des centaines de milliards, qui prendra le temps de faire le compte?

En Inde, rien n’est jamais assuré. Tout est courbe et tout est question. Telle chose peut être à la fois ceci et cela, hier et aujourd’hui, ici et là-bas, moi ou un autre.

Nous avons édifié au fil des siècles, nous et d’autres, un au-delà fantasmagorique –parfois pittoresque, toujours anthropomorphique, où des peintres et poètes se sont amusés à inventer supplice après supplice, plainte après plainte-, et là se rassemblent toutes nos peurs, et quelques-unes de nos espérances.

Ainsi, toute une partie du monde s’efface à chaque instant, emportée par le flot qui n’arrête jamais.

L’esprit est notre remords nocturne, traînant dans tous les fossés de la nuit. Il est une partie de notre honte, de notre chagrin, ou de notre insatisfaction profonde, que le vent porte ici et là, selon les saisons. Il est cette partie de nous que nous avons oubliée en route, ou que nous avons mal dirigée, ou que même nous avons étouffée dès notre jeunesse, et poussée à se séparer de nous, à nous fuir. Il est notre voix persistante et indiscutable, notre présence ici-bas qui s’éteint. Il est aussi notre reproche.

Et je me disais que j’aurais pu mourir sans voir ça ; et même que j’aurais pu ne pas naître, rester à jamais dans l’ignorance, qui est la marque même du néant.

Car je suis ignorant du monde, du monde presque tout entier. Si je me réjouis d’avoir connu le spectacle que nous propose le Yémen, combien d’autres images, dans les milliards de planètes qui se déplacent dans l’infini, aurai-je manqué de voir ?

La beauté n’est pas la sagesse. L’indifférence non plus. Elles en sont même, peut-être, le contraire. Loin de tour fatalisme, de toute abdication, la beauté exige de l’ardeur et de l’enthousiasme, de l’audace, quelquefois même du scandale, du remue-ménage, de la bagarre et du parti pris. Elle nous pique les reins, elle est bruyante, elle excite plus qu’elle ne calme.

Elle ne laisse pas «indifférent».

Il ne faut certainement pas négliger les progrès de la «stupidité artificielle». Ils sont constants, réguliers et par moments assez remarquables.

Ce qui se communique aujourd’hui sur les réseaux sociaux, le big data, les fake news, les like, le chaos médiocre de Facebook et des informations souvent improbables transmises par emojis : la disparition progressive et programmée de l’individu, la déraison incontrôlable, l’instabilité souhaitée du réel. Tout peut inquiéter, à chaque instant.

Et puisqu’il a été dit-souvent-que la mort est le sel, l’épice de la vie, qu’elle en fait le charme et la joie, comment imaginer une existence sans déclin, sans épilogue, sans un lourd rideau qui tombe à la fin?

Pourquoi nous priver de nos alarmes, de notre «crainte de la mort» et du bonheur, chaque matin, de nous réveiller vivants?

Soixante-quinze pour cent des espèces vivant sur notre planète disparaissent, en ce moment, sous nos yeux. Nous n’y prêtons aucune attention, sans paraître même nous douter que nous faisons précisément partie des espèces en danger de mort.

De là-haut, vous regarderez une dernière fois votre passé, en silence, tous les moments particuliers de votre existence, et ceux ou celles qui furent vos parents, vos amis, vos enfants peut-être.

La dernière vallée, où vous reconnaissez les autres. Un précipité de vie juste avant la mort.

Je pense une dernière fois au Japonais dans son torrent et je reste assis, vide d’esprit, là où je me trouve. Tout autour, le jour descend sur les collines, le crépuscule rôde, le vent s’apaise lentement, j’entends s’approcher les premiers oiseaux de la nuit. On pourrait croire qu’ils m’appellent. Je décide, au moins pour quelques minutes, de cesser de vieillir. Je ralentis ma vie, presque jusqu’à l’arrêt, je détends mes muscles, mes nerfs, je freine le mouvement de mon cœur, de mon sang. J’essaie de chasser toute pensée insistante, de maintenir mes yeux mi-clos, d’oublier toutes choses, et d’hier et d’aujourd’hui. Je respire en cachette.

Et le Temps passe.

*

Émetteur du florilège : François C