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Verbatims et recommandations...

Lettres à un jeune auteur de Colum McCann - Belfond

Lettres à un jeune auteur

Prête foi à la langue – les personnages suivront et l’intrigue finira par se dessiner.

Lis sans entraves. Imite, copie, mais deviens ta propre voix.

Il n’y a pas de règles. Ou, si elles existent, elles ne sont faites que pour être transgressées. Assume la contradiction. Tu dois être prêt à tenir dans ta paume deux idées opposées ou davantage, au même instant.

La première phrase doit frapper à la poitrine. Entrer dans la peau et serrer le cœur. Sous-entendre que rien ne sera plus jamais pareil.

Ouvre avec élégance. Férocement. Délicatement. Etonne. Mise gros dès le départ. Evidemment, c’est comme si on te demandait de marcher sur la corde raide. Eh bien, vas-y, marche !

N’écris pas ce que tu sais, aborde plutôt ce que tu as envie de savoir.

Comme disait Vonnegut, nous devrions constamment sauter des falaises pour fabriquer des ailes en tombant.

Affirme-toi dans la persistance. Les mots viendront. Sans doute pas sous la forme d’un buisson ardent ou de colonnes de lumière, mais qu’importe. Bagarre-toi encore et encore. Si tu te bats suffisamment, le mot juste se présentera. Et, dans le cas contraire, tu auras au moins essayé.

Les idées sont là, c’est tout. Arrivées sans prévenir. On tombe sur quelque chose qui contracte les muscles de l’imagination et les serre si fort qu’on finit par avoir une crampe. Cette crampe s’appelle une obsession. Voilà ce que font les écrivains : ils s’adressent à leurs obsessions. Impossible de s’en débarrasser avant d’avoir trouvé des mots pour leur faire face. C’est le seul moyen de s’en libérer.

Dans ton travail d’écriture, déterminer le « moment » d’une histoire –ou même d’une scène-s’apparente à une révélation, et pas des moindres. Tu sais ce que ce moment signifie : c’est le point à partir duquel tout va changer, pas seulement pour tes personnages, mais également pour toi. Tu touches au nœud de l’affaire. Au pivot. A la clé de voûte. Si tu rates ce moment, le reste s’effondrera.

Une formule courante en littérature veut que les « personnages déterminent le destin », ce qui signifie (probablement) qu’un personnage bien composé agira conformément à ses motivations. Dans ce cas, sa personnalité prêtera à conséquence dans le déroulement de l’histoire. Mais celle-ci ne vaudra rien s’il ne fait pas partie du grand tourbillon humain. Nous devons les rendre tellement vrais que le lecteur ne les oubliera jamais.

Les bons textes mêlent l’art et la vraisemblance. Cela vaut pour la fiction, les ouvrages non romanesques, la poésie et même le journalisme. Il nous faut rassembler les potentialités du vrai et de l’invention au même endroit exactement. La vérité a besoin d’être façonnée. Y arriver demande beaucoup de travail.

Ton monde est un gisement à exploiter. Tu dois trouver la faculté de t’enfouir dans les tréfonds les plus obscurs pour découvrir ce qui n’a pas encore été révélé.

Aie toujours un carnet sur toi…Ne passe pas tes journées la tête dedans, mais griffonne dans ses pages à toute occasion. Images, idées, bribes de dialogues recueillies dans la rue, adresses, descriptions –tout ce qui est susceptible à terme de se glisser dans une phrase.

Si tu persévères dans le rôle de la caméra et de son opérateur, tu finiras par entendre la voix utile, tu discerneras la forme convenable, tu découvriras la structure appropriée et le reste s’enchaînera tout seul.

Un dialogue n’a pas besoin d’être véridique, mais juste. Il doit avoir l’apparence du naturel. Comme s’il s’était glissé naturellement sur la page. Bien composé, il rehaussera le reste du texte.

Lorsque tu lis à haute voix, l’intention initiale se rappelle à ton bon souvenir. Tu entends si ta musique chante juste ou faux. Tu t’aperçois qu’il y a un rythme ou pas. Tu découvres des rimes. Et tu trouves quantité d’erreurs. Réjouis-toi de les avoir débusquées.

Le principe du «qui, quoi, où, quand, comment et pourquoi» n’en demeure pas moins le combustible de l’écrivain.

Une histoire se déploie avec agilité. Elle ne se livre pas d’emblée. Son cours est parfois brusque. Elle peut devenir fuyante. Donc le contenant mérite d’être flexible. Bien sûr, il te faut une vision d’ensemble, une fin, ou du moins un projet de fin, mais tu dois être prêt à dévier, à changer d’avis et de direction.

En fin de compte, une intrigue doit nous serrer le cœur d’une façon ou d’une autre. Elle doit nous transformer. Nous rappeler que nous sommes vivants. Nous voulons nous attacher à la musique des événements. Une chose entraîne la suivante. Le cœur humain bat devant nos yeux. C’est ce qui nourrit l’intrigue. Tout peut arriver, mais aussi rien du tout. Et même si rien ne se passe, le monde continue de changer, seconde après seconde, mot après mot. Voilà peut-être le plus intrigant.

La ponctuation a son importance. Dans une phrase, c’est parfois une question de vie ou de mort. Traits d’union. Points. Deux-points. Points-virgules. Points de suspension. Parenthèses. Ce sont les contenants de la phrase. L’échafaudage de tes mots.

Les recherches sont le soubassement de presque tout bon travail d’écriture, poésie comprise. Nous avons besoin de repousser les limites du monde que nous connaissons. Nous devons être capables de nous projeter dans des vies, des périodes, des géographies éloignées de nous…Cela nécessite des recherches approfondies.

Écris comme si tu envoyais à ton lecteur une phrase soignée à la fois. La prose doit être aussi bien rédigée que la poésie. Chaque mot compte. Vérifie le rythme, la précision. Cherche les assonances, les allitérations, les rimes internes. Les réverbérations. Varie les procédés.

Tu dois consacrer toute ton énergie à ton propre travail. Les succès et les échecs des autres ne feront pas jaillir une phrase inédite au bout de tes doigts.

L’échec est utile. L’échec n’exclut pas l’ambition. L’échec incite à la bravoure. L’échec donne de l’audace. Il faut du courage pour échouer et plus encore pour admettre que l’on va échouer. Vise au-delà de toi.

Un jeune auteur doit lire. Lire, lire et lire. Comme un aventurier. Sans discrimination. Sans faute…Il doit lire tout ce qui se présente à lui…Le cerveau est une grosse caisse flexible. Ta tête peut engouffrer tant de choses. Plus le livre est difficile, mieux c’est. Plus tu es élastique dans tes lectures, plus ton travail gagne en souplesse.

Au bout du compte, le lecteur idéal, c’est toi. Tu assumes la responsabilité finale de ce que tu écris. Tu dois écouter cette voix, au fond de toi, qui émet les avis les plus critiques. Quand tu as terminé ton ouvrage, essaie de t’imaginer vingt ans plus tard en train de le lire, et d’estimer s’il vaut encore quelque chose.

Lorsque tu as terminé un récit ou un poème, essaie de le mettre de côté pendant une semaine ou deux, afin d’y revenir ensuite avec un œil nouveau. Ecris quelque chose d’autre dans l’intervalle. Crois en l’absence. Profite de cette solitude.

On n’entend souvent sa voix propre qu’après avoir longuement cheminé dans son récit. Au terme d’une année d’efforts, peut-être après des centaines de pages, voire plus. (Je ne me suis jamais senti aussi libéré dans ma vie d’écrivain, qu’un jour où j’ai jeté dix mois de travail.) Mais quelque chose en toi –et c’est une certitude- sait que tout ce que tu as écrit, à ce stade, a servi de préparation à un autre projet.

Fais confiance au lecteur. Si révélation il y a, qu’il se l’approprie. Tu es un guide en pays étranger. Sois bienveillant sans excès…Sollicite son intelligence, et il reviendra continuellement vers toi. Défie-le. Confronte-le. Ose. Laisse entrevoir l’inconnu. Déroute-le, éventuellement. Puis laisse-le avancer tout seul.

Souvent, au milieu d’un roman ou d’une nouvelle, tu te rendras compte, étonné, que tu ne sais pas franchement où tu vas. Peut-être même pas du tout. Tu surfes sur l’écume des mots, avec la vague impression que ton texte prendra peu à peu une consistance, une épaisseur. Tu as plongé en haute mer, sans beaucoup d’entraînement ou d’équipement, et tu tombes brusquement là-dessous sur un mot ou sur une image. Tu sursautes et comprends que c’est en fait le chemin que tu voulais emprunter.

Crois-moi, si tu te préoccupes d’autre chose que de toi-même, tu seras libéré. Tout ce que tu sais trouvera sa place dans tout ce que tu imagines. Tes personnages paraîtront bien plus vrais lorsqu’ils résulteront librement d’un acte créatif.

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Émetteur du verbatim: François C.