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Les verbatims de François

DEMEURE - Pour échapper à l’ère du mouvement perpétuel de François-Xavier BELLAMY - Grasset

Demeure ; pour échapper à l'ère du mouvement perpétuel

Saisis par le rythme du quotidien, et n’osant pas nous avouer que notre vie passe devant nous sans que nous parvenions à savoir vers quel but elle va, ni ce qu’elle construit de durable.

Face au camp de l’être, il y a les « partisans du flux » (Protagoras, Empédocle…) : ceux qui affirment que la vie est du côté du mouvement, de la mobilité, du changement permanent.

Le relativisme contemporain empêche le dialogue : car tout dialogue authentique suppose ce lieu commun qu’est la vérité à atteindre, qui constitue l’horizon partagé par tous ceux qui prennent part à l’échange, quelle que soit la diversité de leurs convictions respectives.

Aristote identifie dans ce qui change quelque chose qui est en train de s’accomplir : un potentiel qui attend de devenir réalité.

Le mouvement existe, oui, et il n’est pas pure illusion, comme le pensait Parménide. Mais il n’est en fait qu’une transition entre deux états de stabilité, celui de la pure puissance et celui de l’acte pur.

Ce qui commence, avec ce passage vers l’héliocentrisme, ce n’est pas seulement une nouvelle étape de l’astronomie ; c’est une nouvelle ère, que l’on appelle la modernité.

Nous vivons depuis quelques décennies l’accomplissement de la modernité, qui se traduit simultanément par sa crise globale. De fait, il semble qu’aucun aspect de notre vie collective n’échappe aujourd’hui à cette crise : nous la voyons se manifester sur le plan philosophique, intellectuel et spirituel, mais aussi sur le terrain de la technique, de l’économie, des institutions, de la société…La nature elle-même est désormais dans une situation critique.

Le monde ancien s’est achevé. Dans le nouveau monde qui s’ouvre, on ne peut plus espérer s’arrêter un jour pour goûter le bonheur : il nous faudra toujours tenter d’accroître, d’augmenter, d’agrandir notre puissance, pour pouvoir rester mobiles – pour pouvoir rester vivants.

La vie est un mouvement, mais un mouvement dépourvu de tout but qui pourrait en marquer l’achèvement. Nous ne courons pas pour rejoindre le lieu où nous pourrions nous reposer, non : nous courons pour courir, et courir plus vite que les autres.

Non, dans ce monde désenchanté, le mouvement n’a plus de fin –plus d’autre fin que la mort : il est en fait toute la vie. Quand il s’achève, tout s’achève. Pour rester en vie, il faut tout faire pour continuer de courir.

La structure pascalienne du divertissement, c’est cette ruse inconsciente qui nous fournit sans cesse de nouveaux prétextes pour continuer à courir.

Et ainsi, nous sommes devenus pleinement fidèles à l’essence même de la modernité. Celle qui ne voit dans la vie humaine qu’une course sans autre fin qu’elle-même, et qui observe le monde comme un perpétuel mouvement qu’aucun terme ne viendra conclure.

La vertu antique consistait à s’affranchir de son époque. La vertu moderne consiste à être assez adaptable, assez souple, assez plastique, pour coïncider absolument avec elle.

Pour les « gens de n’importe où », être « de quelque part » c’est refuser l’ouverture, choisir le repli sur soi ; c’est aussi nier la réalité d’un monde en mouvement, le caractère inéluctable de la « globalisation », de la disparition des particularismes périmés dans le grand flux des échanges, auquel rien ne peut échapper.

Ces itinéraires des « migrants » ne sont une chance que s’ils ne nous obligent pas à perdre l’univers familier qui constitue l’une des premières conditions de nos vies : ils ne sont une promesse que s’ils ne voient pas s’évanouir le point d’arrivée espéré à mesure que nous l’approchons. Tout mouvement n’est pas un progrès.

En réalité, nos choix seront toujours contraints par des limites que la technique n’abolit jamais, qu’elle ne fait que déplacer. Toute nouvelle configuration technique comporte un nouvel ordre de contraintes.

Les innovations ne peuvent être décrites comme un progrès que relativement à un choix, dont nous sommes tous responsables : la définition de ce que nous considérons comme une priorité à respecter, comme une ressource à préserver, comme un bien à conserver.

Croire par principe dans la supériorité de l’avenir, c’est ignorer qu’il y a dans l’héritage de l’histoire, et dans la réalité du présent, des biens infinis qui méritent d’être admirés, d’être protégés et transmis…Plus le rythme du progrès technique accélère, plus s’accélère avec lui ce délaissement du réel.

Nouvel idéalisme et nouvelle religion, le transhumanisme est la forme la plus contemporaine du progressisme moderne, une expression parfaite de notre fascination pour le changement.

Reconnaître la valeur infinie de la vie humaine, l’aimer malgré ses limites et ses épreuves, c’est aussi s’inquiéter de sa fragilité, et éprouver une inévitable angoisse devant les risques qui la menacent, à commencer par la folie des hommes eux-mêmes ; si cette vie est un trésor irremplaçable, comment ne pas être inquiet qu’elle puisse sombrer, dans l’extinction écologique ou dans le fantasme techniciste ?

Aucun but n’est donné à ce changement promis : la politique de la transformation s’accomplit dans son mouvement même, dans sa transe permanente…La vraie question politique est : quelle direction devons-nous prendre ? Quel avenir voulons-nous ? Selon quels choix allons-nous le préparer ? En poursuivant quels buts ?

Il faut donc être infiniment modeste, quand on prétend…installer une « nouvelle société » : le risque est immense qu’on détruise cet ordre lentement mûri et irremplaçable dans sa complexité, sa souplesse, sa richesse, au regard desquelles nos capacités d’organisation sont bien peu de chose…En méprisant le passé au nom des promesses de l’avenir, c’est le présent que nous mettons en danger.

La dimension tragique de l’histoire, qui tient à cette équation constamment vérifiée : ce qu’il faut le plus de temps pour construire, c’est ce qu’il faut le moins de temps pour détruire.

« Que l’humanité soit » : ce premier principe de l’éthique du futur nous oblige à préserver la stabilité de l’humain, non seulement face au risque de la destruction, mais aussi devant la tentation de l’augmentation qui ne serait pour l’humanité qu’une autre manière de suicide collectif.

Il n’y a pas de lieu où Sisyphe puisse espérer poser définitivement son fardeau, et se reposer avec le sentiment du devoir accompli, de l’objectif atteint, du projet réalisé. Nous ressemblons à ce malheureux condamné lorsque nous nous imposons de continuer d’avancer sans que nous puissions nous représenter un point d’arrivée pour notre effort. Tout mouvement sans finalité est une malédiction absurde.

C’est cette réduction du politique à l’économique, et de l’économie à l’instantané, qui nous a conduits à perdre toute générosité envers l’avenir, et avec elle le sens même de la demeure. Ce principe a en effet pour conséquence nécessaire une incapacité profonde et nouvelle à penser le long terme, et à construire pour le long terme.

Vivre et habiter ce monde, exister et être un corps, suppose d’accepter un ordre de contraintes, une infinité de renoncements. Se trouver vraiment quelque part, c’est à chaque instant de cette présence renoncer à être ailleurs. Faire vraiment quelque chose, c’est ne pas faire tout le reste.

Ce qui doit nous préoccuper, c’est plutôt l’instrumentalisation de ces histoires au service d’un combat que nous semblons collectivement prêts à livrer, non contre les injustices qui traversent la société, mais simplement contre toutes les contraintes qui s’imposent à nos désirs.

Le marché subtilise les biens les plus simples, les plus nécessaires et les plus gratuits –puis il les fait réapparaître comme par magie, mais sous forme de marchandises.

Aujourd’hui, dans le monde occidental, un enfant s’achète : c’est ce que nous appelons le « progrès ».

Le politique s’autodissout, puisqu’en parlant sans cesse de s’adapter à un monde qui change, il reconnaît par là, non seulement qu’il n’a plus de pouvoir, mais qu’il ne veut plus le prendre.

En interdisant toute alternative, en nous imposant comme seule politique possible l’administration technique des changements sans fin qu’exige de nous la compétition des marchés, la domination de l’économie ne peut que constituer une crise démocratique majeure.

Cette domination de l’économie marchande ne signe pas seulement la crise de la politique : elle entraîne aussi, paradoxalement, une crise inédite de l’économie elle-même. Le marché est un outil essentiel à la vie des hommes ; mais quand il absorbe tout de leur vie, il perd son sens, devient absurde, et se retourne contre eux.

Dans la transformation de l’économie par le marketing, il ne suffit pas que les individus consomment, il faut qu’ils consomment de plus en plus, et qu’ainsi l’économie puisse poursuivre sa croissance. Quand le mouvement devient un but en soi, le dynamisme de l’économie est un objectif absolu ; ce n’est pas seulement la récession qu’il faut éviter, mais aussi la stabilité elle-même, qui nous apparaîtrait comme un échec déprimant.

Il faudrait être aveugle pour prétendre préserver la nature en affirmant simultanément que notre but est de tout changer, de tout transformer, de tout mettre au service de l’idole du « progrès » technique.

La civilisation occidentale, dans sa frénésie de circulation perpétuelle, est passée de l’amour du chef d’œuvre à l’obsolescence programmée.

La demeure suppose du temps, le logement est un simple espace ; de même, le métier est ce qu’il faut du temps pour acquérir, et ce qui ne s’oublie pas –quand il est si rapide de prendre, ou de perdre, un emploi.

Notre travail, comme nos vies, trouve son accomplissement dans une forme de gratuité. Cette soif est difficile à saisir dans un monde où tout doit pouvoir être compté, parce que tout doit pouvoir se marchander ; mais pour sauver ce monde de la raison calculatrice qui finit par nous rendre fous, il faut redire que l’essentiel de nos existences tient, et tiendra toujours, dans ce qui ne se compte pas.

Le seul fait que nous puissions prendre au sérieux cette assimilation de l’intelligence à une machine à calculer en dit long sur le mépris dans lequel nous tenons notre propre vie intérieure, et sur la méprise qui nous empêche de considérer ce qui, dans notre connaissance du monde, échappe à tout calcul.

La numérisation du monde est une étape et un symptôme de la liquéfaction du réel, de cette « liquidation générale » que nous évoquions plus haut…Il nous faut donc, dans cette époque de numérisation du monde, retrouver la consistance des mots, pour qu’ils nous éveillent de nouveau à la réalité des choses.

Défaire les mots, c’est aussi imposer une défaite aux choses –et, quand il est question de genre, aux corps. La déconstruction du genre implique le déni du sexe, que l’on cherche à annexer de force à l’universelle plasticité désormais exigée du réel.

La notation, au moment où on voudrait la bannir de l’école, envahit toutes les dimensions de nos vies :nous passons désormais notre temps, à l’aide des outils numériques, à nous noter les uns les autres et à transformer en chiffres la moindre expérience ordinaire.

A la pression vers le changement, vers l’universel remplacement, il nous faut répondre par un sens renouvelé de la valeur des choses que nous tenons dans nos mains. Et la littérature répond, là encore, à cette nécessité de l’émerveillement : la poésie ne fait rien d’autre que dire le réel, et en manifester la beauté.

Dix ans durant, la navigation d’Ulysse est habitée par sa destination…Ithaque, qui attend « là-bas » concentre dès maintenant chaque geste, chaque décision, chaque mouvement de l’odyssée ; et c’est ce point d’arrivée qui fait naître l’énergie de l’aventure.

Il nous faut retrouver notre Ithaque. Etre capable, pour commencer, de la nommer de nouveau, de désigner ces points fixes que nous espérons atteindre, même sans aucune certitude d’y parvenir un jour, et qui cependant donneront dès aujourd’hui sens à nos engagements, à nos actes, à nos mouvements. Il nous faut retrouver ces buts immuables qui justifient des odyssées.

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Emetteur du florilège : François C.