A Livr'Ouvert

171b bd Voltaire, 75011 Paris.
Latitute/longitude: 46.75984 1.738281

Tel: 09.52.65.38.67

Le lundi de 12h à 19h et du mardi au samedi de 10h à 19h30.

Mail: contact@alivrouvert.fr

Les verbatims de François

La ruée vers l'Europe de Stephen Smith - Grasset

La ruée vers l'Europe ; la jeune Afrique en route pour le Vieux Continent Introduction: Du haut des pyramides des âges

Plus précisément, je cherche à évaluer l’importance du réservoir migratoire que constitue l’Afrique et, dans la mesure où il est possible de le prédire, de quelle magnitude seront les flux susceptibles de se diriger vers l’Europe et à quelle échéance.

En 1960, un peu plus de la moitié de la population de l’Afrique vivait dans la pauvreté absolue, aujourd’hui c’est un peu moins de la moitié, selon la Banque mondiale. Cependant, entre-temps, la population au sud du Sahara a plus que quadruplé, passant de 230 millions en 1960 à un milliard en 201

Aujourd’hui, 510 millions d’Européens vivent au sein de l’UE et 1,3 milliard d’Africains sur le continent voisin. Dans trente-cinq ans, ce rapport sera de l’ordre de 450 millions d’Européens pour quelque 2,5 milliards d’Africains, soit cinq fois plus ; par ailleurs, la population européenne aura continué de vieillir dans l’intervalle alors que, en 2050, les deux tiers des Africains auront toujours moins de trente ans.

L’immigration reste un champ de mines politique, aussi bien en amont –par rapport au contrôle des frontières et aux règles d’admission- qu’en aval, par rapport aux modèles d’intégration.

«La tragédie statistique de l’Afrique». Chaque fois qu’une donnée chiffrée y est brandie comme une preuve irréfutable, on devrait se remémorer le superlatif du travestissement: des mensonges, de sacrés mensonges, des statistiques…

1. La loi des grands nombres

Le résumé le plus frappant de cette époustouflante accélération: 85% de la croissance démographique qu’a connue notre planète depuis qu’il y a des hommes s’est produite depuis 1800, soit en 0,02% de l’histoire de l’humanité.

Nous continuons de dresser et de redresser le bilan des indépendances africaines en insistant sur la «corruption» et «la gabegie» de nombreux gouvernements, sans ajouter que satisfaire les besoins en biens publics et en infrastructures d’une population en croissance exponentielle n’était de toute façon pas un pari tenable…Dans une société où des générations toujours plus nombreuses se succèdent comme des déferlantes sur la plage, les logements, les routes, les écoles et les hôpitaux seront toujours submergés ; les «investissements démographiques» (Alfred Sauvy) ne peuvent y être réalisés en nombre suffisant.

Lagos. Le pourcentage des moins de quinze ans y est passé de 25% en 1930, à près de 40% à l’indépendance ; il avoisine aujourd’hui les 60%, ce qui fait de Lagos, sans conteste, la citadelle mondiale de la jeunesse. Pour situer sa juvénilité ou, dans le miroir tendu, la momification de Paris: dans la capitale française, intra muros, la proportion des moins de quinze ans est de 14%, soit quatre fois moins.

«L’Afrique subsaharienne a longtemps vécu dans une ambiance de laisser-faire, de désintérêt pour les questions démographiques» John May

Autrement dit, dans l’euphorie générale de l’accession à la souveraineté (début des années 60), il eût été politiquement difficile, sinon suicidaire, de se faire le héraut d’une remise en cause profonde des habitudes reproductives. Alors que tout semblait possible, décourager la procréation aurait semblé un contresens historique.

2. L’île-continent de Peter Pan

Kaplan a pointé, parmi les premiers (1994), l’importance de la criminalité «ordinaire» dans le quotidien au sud du Sahara, le stress épidémiologique et écologique dans un environnement aux protections moindres, ou encore la nature «hermaphrodite» unissant en Afrique le monde urbain et le monde rural, loin de la «coupure» postulée entre villes et campagnes.

Les conditions d’un drame ont été réunies au Darfour. Ce n’est pas le cas partout dans le Sahel. Mais la donne démographique entre toujours dans la combinatoire des spécificités locales. Elles sont souvent conflictuelles, notamment au Mali, au Niger, au Tchad et au Soudan.

Il tombe sous le sens qu’en matière de santé, d’éducation, d’emplois, d’urbanisme, d’équipement en infrastructures et de services publics, le nombre d’habitants fractionne les ressources d’une société dès lors que celle-ci peine à libérer les capacités productives de ses ressortissants.

Avec la révolution du quotidien par la téléphonie mobile…la transformation la plus profonde de l’Afrique est liée à son renouveau religieux, tant du côté musulman que chrétien, depuis le début des années 1970.

Sous l’influence des youth churches, les deux «majorités minorées» au sud du Sahara que sont les jeunes et les femmes quittent la cité, au sens politique sinon au sens propre du terme, pour se réinventer en dehors, dans leur vie privée ou en exil.

Le «profil démographique» d’une population, c’est-à-dire non seulement son importance numérique et sa croissance mais, aussi, le poids respectif de ses cohortes d’âge et les dynamiques respectives entre celles-ci, fournit des données aussi fondamentales que les conditions socio-économiques prévalant au sein d’une société…Sur cette base, le profil démographique exceptionnellement jeune des sociétés subsahariennes diminue leurs chances de consolider des systèmes démocratiques.

Une première raison expliquant la fragilité de la démocratie africaine tient à l’instabilité inhérente à des sociétés se trouvant dans l’incapacité de répondre aux besoins fondamentaux d’une multitude de jeunes aspirant à bâtir leur vie.

Peter Pan est d’autant plus fier de lui qu’il n’a ni passé –oublié- ni futur, refusé. En fait, Peter Pan n’est rien parce que, s’il était quoi que ce soit, il s’inscrirait dans la durée. Or, il vit dans l’éternel présent. Il est perpétuellement en train de devenir, sans jamais être. Comme la jeune Afrique.

3. L’Afrique émergente

«Tous les temps sont éternellement présents», dit T.S. Eliot dans ses Quatre quatuors. Il ajoute que, si le passé contient le présent et le futur sur le mode potentiel, et qu’il reste contenu dans ce qu’il advient, les temps sont irredeemable, ce qui veut dire à la fois non remboursables, non convertibles en espèces et inexpiables. Cela me semble vrai, plus encore qu’ailleurs, dans l’Afrique contemporaine.

Nulle part autant qu’au sud du Sahara, les temps ne se télescopent avec une violence aussi contrastée, tantôt créatrice, tantôt destructrice, à l’image de cette multitude de jeunes, tantôt fer de lance du progrès, tantôt vandales, makers et breakers à tour de rôle.

L’Afrique, l’île-continent des jeunes, est aussi l’archipel des adultes en échec, en attente d’une vie pleine qui se refuse à eux.

Le continent Afrique change au fil du temps, à tout moment. Sa vérité –jamais objective mais intersubjective- se trouve dans le consensus entre différentes façons d’appréhender le continent. Elle nous donne un arrêt sur image alors que l’histoire continue.

Le fait capital, celui qui scelle le destin du plus grand nombre, est que les Africains se sont noyés dans la «matière blanche», sans s’en approprier les secrets de fabrication.

Au bénéfice d’une assise clientéliste plus ou moins solide, l’Etat postcolonial s’est installé dans le rôle d’un grand frère tourier qui se sert au passage: il vit, pour l’essentiel, des droits de douane, de la rente des matières premières et de l’aide extérieure.

L’Etat postcolonial en Afrique est la poursuite des «gérontocraties» traditionnelles par d’autres moyens.

Structurellement, le portrait de l’Afrique se dessine en cinquante nuances de gris…En un mot comme en cent: l’Afrique continuera à «être mondialisée» plutôt que de prendre une part active dans la mondialisation en cours.

Le clivage générationnel serait la mère de tous les conflits.

4. Un départ en cascade

L’asymétrie entre le Nord riche et le Sud pauvre se relativise quand on compare un chômeur italien à un Brésilien nouveau riche, un Chinois en pleine ascension sociale à un Grec en chute libre…Le différentiel de revenus s’est considérablement aggravé à l’intérieur des pays du Nord comme du Sud.

Ne fuit pas qui veut. Il faut avoir un pactole de départ et une certaine vista du monde pour pouvoir envisager une nouvelle vie sur un autre continent…La pauvreté ne se résume pas à une privation matérielle, mais renvoie aussi à l’horizon bas d’une existence étriquée, une «vision tunnel» de la vie.

Deux conditions majeures doivent être réunies pour déclencher la «ruée vers l’Europe»: a) le franchissement d’un seuil de prospérité minimale par une masse critique d’Africains ; b) l’existence de communautés diasporiques, qui constituent autant de têtes de pont sur l’autre rive de la Méditerranée…Le stress écologique est la condition aggravante qui risque de transformer les migrations en exode dans certaines parties de l’Afrique.

La question vitale restera celle de l’eau: aujourd’hui, seuls 18% de la population mondiale ont accès à l’eau potable et à l’assainissement…Parmi les dix pays les plus vulnérables au réchauffement, sept sont africains: la Centrafrique, l’Erythrée, l’Ethiopie, le Nigeria, la Sierra Leone, le Tchad et le Soudan.

Les premiers rayons de prospérité pourraient bien motiver un grand nombre d’Africains à venir en Europe…Des Africains quittent leur village, leur ville et leur continent parce qu’ils espèrent mieux et voient plus grand ; ils partent pour «attraper un bout de chance». Ils veulent vaincre ou périr en temps universel, en phase avec le reste du monde.

Quand il y a trop d’échelles de valeur rivales, il n’y a plus d’échelle de valeurs valable pour tous. «Le mal de l’infini» capte bien la part d’ombre de la mondialisation: il n’y a plus de limites mais toujours des frontières ; les désirs sont planétaires mais leur satisfaction reste locale.

La Méditerranée est la focale médiatique d’un «jeu de guerre» entre migrants, trafiquants, la police des frontières et des humanitaires sans frontières.

5. L’Europe, entre destination et destin

Pour le moment, la seule certitude c’est qu’une «rencontre migratoire» à grande échelle se prépare entre l’Afrique et l’Europe.

En matière d’immigration, l’irénisme humanitaire me semble aussi dangereux que l’égoïsme nationaliste, le culte du sang et du sol.

L’absence d’un système de sécurité sociale performant aux Etats-Unis «autorégule» les flux migratoires ; sans travail ou soutien familial, il est difficile d’y survivre. Ce n’est pas le cas au sein de l’Union européenne, qui compte pour la moitié des fonds investis dans la sécurité sociale de par le monde et constitue un espace de protection sociale très difficile à sécuriser.

En 2050, les Européens ne seront plus que 7%, et près d’un tiers d’entre eux auront plus de soixante-cinq ans….Si l’Europe suit sa pente actuelle, ce ratio entre actifs et dépendants sera passé entre 2000 et 2050, de quatre actifs pour un dépendant à deux pour un.

La fuite de ses citoyens les mieux formés, les seuls à disposer des aptitudes, des moyens et du temps pour faire progresser leur pays, est une perte nette pour l’Afrique.

En guise de conclusion: des scénarios d’avenir

Le défi pour l’Afrique contemporaine n’est pas son trop plein de jeunes mais sa pénurie d’adultes (définis comme productifs et indépendants).

Dorénavant, les bons augures venant de l’Afrique seront de funestes présages pour l’Europe.

Premier scénario: «Eurafrique». Il table sur un bon accueil réservé aux migrants africains dans l’espoir qu’ils rendront le Vieux continent plus jeune, plus divers et, peut-être, plus dynamique aussi…A l’instar de l’Amérique, l’Europe s’accepterait pleinement comme une terre d’immigration et embrasserait son «métissage généralisé».

Deuxième scénario: l’«Europe forteresse»…A la réflexion, ce cas de figure a ses raisons et ses chances d’aboutir.

Troisième scénario: la «dérive mafieuse». Il puise à deux sources: la naïveté avec laquelle les réseaux transnationaux de passeurs sont exonérés de ce qui, dans bien des cas, s’assimile à une traite migratoire et le risque de voir les trafiquants d’Afrique faire jonction ou se livrer une guerre avec le crime organisé en Europe.

Quatrième scénario: le «retour au protectorat» Des pays «coopératifs» deviendraient des protectorats de l’Europe dans un double sens: ses régimes seraient à l’abri d’ingérences extérieures dérangeantes en même temps que leur souveraineté serait amputée autant que nécessaire à la défense de l’Europe.

Cinquième scénario: une «politique de bric et de broc». Il consisterait à combiner toutes les options qui précèdent, sans jamais aller jusqu’au bout, «à faire un peu de tout cela, mais sans excès».

*

Au cours de la rédaction de ce livre, il m’est souvent arrivé de songer à une Afrique qui bénéficierait de toute cette énergie actuellement mobilisée pour lui tourner le dos. À quoi ressemblerait-elle?

*

Emetteur du verbatim: François C.