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Les verbatims de François

L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir de Rosa Montero - Ed. Points

L'idée ridicule de ne plus jamais te revoirC’est seulement lors des naissances et des morts que l’on sort du temps : la Terre stoppe sa rotation et les futilités pour lesquelles nous gaspillons nos journées tombent au sol comme des poussières colorées.

De sorte que le paysage que vous entrevoyez quand vous commencez une œuvre de fiction est pareil à un long collier d’obscurité éclairé de temps à autre par une grosse perle iridescente. Et vous avancez laborieusement sur ce fil d’ombres, d’une perle à l’autre, attiré comme les mites par leur éclat, jusqu’à atteindre la scène finale, qui est pour moi la dernière de ces îles de lumière, une explosion irradiante.

C’est la première chose qui vous frappe dans un deuil : l’incapacité de le penser et de l’admettre. L’idée ne vous vient tout simplement pas dans la tête. Mais comment est-il possible qu’il ne soit pas là ? Cette personne qui occupait tant d’espace dans le monde, où est-elle passée ? le cerveau ne peut pas comprendre qu’elle a disparu pour toujours. Et toujours, c’est quoi, bon sang ? C’est un concept inhumain. Je veux dire que c’est au-delà de notre capacité d’entendement.

Mais vous ne rétablissez jamais, voilà l’erreur : on ne se rétablit pas, on se réinvente.

L’art est une blessure qui devient lumière, disait Georges Braque. Nous avons besoin de cette lumière, pas seulement nous qui écrivons ou peignons ou composons de la musique, mais également nous qui lisons et contemplons des tableaux et écoutons un concert. Nous avons tous besoin de beauté pour que la vie soit supportable.

Les moments socialement aberrants ouvrent des fissures dans la trame conventionnelle, par où s’échappent les esprits les plus libres.

La réalité est aveugle et complexe et elle s’obstine à nous contrarier grossièrement quand nous nous mettons à rêver.

Ce crève-cœur de l’Intimité perdue (pour toujours, toujours, encore ce foutu mot obsédant) est un dommage collatéral qui vient avec le deuil et que tous les veufs d’union de longue date connaissent très bien.

Nous portons nos morts sur notre dos…Ou plutôt, nous sommes les reliquaires des gens que nous aimons. Nous les portons en nous, nous sommes leur mémoire. Et nous ne voulons pas oublier.

En regardant ce Pierre Curie d’avant Marie, on a la sensation que c’était un homme qui n’arrivait pas tout à fait à s’intégrer dans le monde. Elle fut son ancrage dans la réalité et, de fait, elle le persuada aussitôt de passer enfin son doctorat.

Et vous avez été là-bas avec lui au cours de ce délicieux voyage en Norvège, vous avez été exactement là, devant cette splendide église de Borgund, admiratifs, enthousiastes et heureux. Ensemble. Vivants. Bouuuuuuuuum, la bombe du souvenir explose dans votre tête, ou peut-être dans votre cœur, ou dans votre gorge. Un pur terrorisme émotionnel.

Mais de temps en temps nous nous rappelons que nous sommes mortels et nous regardons alors en arrière, effrayés, et la Parque est là, souriante, immobile, bien sage, comme si elle n’avait pas bougé, mais plus près, un tout petit peu plus près de nous. Et ainsi, chaque fois que nous nous déconcentrons et que nous vaquons à autre chose, la Mort en profite pour faire un bond et se rapprocher.

Je raconte et je partage une nuit déchirante et, en le faisant, j’arrache des étincelles de lumière à l’obscurité…C’est pour ça que Conrad a écrit Au cœur des ténèbres : pour exorciser, pour neutraliser son expérience au Congo, si effroyable qu’elle avait failli le rendre fou…Il faut faire quelque chose avec tout ça pour que ça ne nous détruise pas, avec ce grondement de désespoir, avec ce gâchis interminable, avec ce furieux mal de vivre quand la vie est cruelle. Les êtres humains se défendent de la douleur insensée en l’ornant de la sagesse de la beauté. Nous écrasons du charbon à main nue et nous réussissons parfois à faire ressembler ça à des diamants.

Ah, les Coïncidences. Elles sont étranges, elles sont impossibles, elles sont inquiétantes et elles abondent, surtout, dans la littérature. Je ne veux pas dire à l’intérieur des romans, mais à proximité de l’écriture. Ou dans la relation entre l’écriture et la vie réelle.

Il y a quelque chose de curieux avec nos morts adorés, on dirait qu’il se produit comme une possession. A croire que votre mort se réincarne en vous d’une certaine façon, et voilà que vous vous mettez à ressentir comme venant de vous certaines phobies ou passions de l’absent que vous ne partagiez pas avant.

La douleur éclate en vous moins fréquemment et vous pouvez vous souvenir de votre mort sans souffrir. Mais quand la peine surgit, et vous ne savez pas très bien pourquoi elle le fait, c’est la même lacération, la même braise. Moi, en tout cas, c’est ce qui m’arrive, et ça fait déjà trois ans. Peut-être qu’avec plus de temps, la morsure s’atténue, ou peut-être pas.

Elle lutta comme une lionne contre la dégradation physique, mais le corps nous trahit inévitablement : nous perdons peu à peu nos facultés et la vie nous pousse sans que nous nous en apercevions vers une voie de garage. La dernière fois que vous gravissez une montagne. La dernière fois que vous faites de la plongée sous-marine. La dernière fois que vous jouez au foot avec des amis. En général, vous ne savez pas que c’est la dernière fois lorsque vous le faites. C’est le temps qui se charge de nous faire dire adieu, rétrospectivement, à nos possibilités.

Ce corps qui nous enferme et qui finit par nous tuer, ce fichu corps traître qui devient tout à coup boiteux, et c’en est terminé des montagnes pour toujours. Ou qui fait insidieusement croître, dans le silence laborieux des cellules, une tumeur maligne qui va vous torturer avant de vous assassiner.

En outre, plus vous vous approchez de l’essentiel, moins vous pouvez le nommer. La moelle des livres se trouve aux coins des mots. Le plus important des bons romans s’amasse dans les ellipses, dans l’air qui circule entre les personnages, dans les petites phrases. C’est pour ça, je crois, que je ne peux rien dire de plus sur Pablo, mon mari décédé : sa place est au centre du silence.

Mais il faut avoir vécu longtemps, je suppose, et avoir su apprendre de la vie, pour en venir à comprendre qu’il n’y a rien de plus important ni de plus splendide que le chant d’un enfant sous un figuier.

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Émetteur du verbatim : François C