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Les verbatims de François

Le nouveau clivage de Jérôme Fourquet Editions du Cerf

https://images.epagine.fr/127/9782204127127_1_75.jpg Ces quatre scrutins (présidentielle autrichienne en mai 2016, référendum sur le Brexit en Grande-Bretagne en juin 2016, présidentielle américaine en novembre 2016, élection présidentielle en France en mai 2017) ont donné à voir la montée en puissance d’un clivage puissant, qu’on pourrait résumer de façon schématique par les gagnants et les perdants de la mondialisation, ceux qui s’en accommodent et ceux qui la rejettent ou s’en inquiètent. Il est frappant de constater que les mêmes lignes de clivage sociologiques, géographiques et culturelles se retrouvent d’un pays à l’autre autour de cette opposition.

 

Partie I LES NOUVELLES LIGNES DE CLIVAGE SOCIOLOGIQUE

Ch 1 Front raw kids (les premiers de la classe) versus Back raw kids (les cancres du fond de la classe) : la fracture éducative

Cette corrélation renvoie tout d’abord au lien entre faible niveau de diplôme et emplois peu qualifiés, mal rémunérés et plus exposés à l’automatisation ou aux délocalisations. Le diplôme joue également sur la vision du monde de son détenteur, et lui permet d’être moins vulnérable aux bouleversements économiques. Dans une société en mouvement accéléré, la capacité d’adaptation et la possession d’un capital culturel deviennent des ressources majeures.

Le niveau de diplôme : une variable clé et structurante

Ch. 2 La classe ouvrière : le grand basculement

Marine Le Pen domine dans l’électorat ouvrier

L’évolution du vote des ouvriers en faveur du candidat FN au premier tour de la présidentielle (de 17% en 1988 à 39% en 2017).

Il n’y a pas aujourd’hui de contre-société frontiste dans le monde ouvrier comme il en existait une pour le PC. Pour autant, l’audience électorale et l’influence idéologique frontistes sont du même ordre de grandeur que celles qui firent la puissance du PC des années 1950 à la fin des années 1970 dans les milieux ouvriers.

Une domination du FN d’autant plus forte dans les segments les plus fragilisés du monde ouvrier

C’est dans les couches les moins diplômées du monde ouvrier et donc les plus vulnérables au chômage et à la concurrence étrangère que le discours de Marine le Pen a le plus « fait mouche ».

La fin du clivage générationnel

Segmentation proposée par Florent Gougou : la « génération héroïque » née dans les années 1920 ; la « génération de la modernisation » née après la guerre et dans les années 1950, aujourd’hui pour l’essentiel à la retraite ; suivent la « génération de la crise » (née entre le milieu des années 1960 et le début des années 1980) et la « génération de la mondialisation » (1983 à 2000).

Du fait du renouvellement générationnel, les strates les plus âgées et acquises à la gauche ont été remplacées par pluqieurs générations acquises au FN, car exposées aux délocalisations mais aussi à l’immigration, qui joue un rôle central dans la politisation de ces milieux populaires.

Des disparités selon les territoires

La majorité des ouvriers réside aujourd’hui en milieu rural ou dans des villes petites et moyennes.. 45% des ouvriers ruraux et 41% de ceux résidant dans des agglomérations de moins de 20 000 habitants ont voté pour Marine Le Pen au premier tour de la Présidentielle de 2017.

Les « illettrées de Gad » (E. Macron) et « le panier des pitoyables » (H. Clinton) ou le ressort du mépris de classe

Le racisme de classe exprimé de façon plus ou moins ouverte ou involontaire de part et d’autre de l’Atlantique constitue un très puissant carburant du vote populiste. Et la réaction d’orgueil face à ce mépris social  est un ressort extrêmement profond sur lequel Marine Le Pen ou Donald Trump ont su jouer, servis en cela par l’attitude de leurs adversaires.

Ch. 3 Nomades versus sédentaires

On voit ainsi poindre un clivage entre ceux qui auraient un rapport maîtrisé et apaisé à la mobilité et ceux qui entretiendraient un rapport plus craintif et restreint ou contraint à la mobilité.

France sédentaire versus France mobile

44% de la population française a toujours vécu dans le même département ou la même région depuis sa naissance, quand la même proportion (46%) a vécu dans plusieurs départements ou régions différentes.

Tableau : le degré de mobilité résidentielle au cours de la vie selon l’âge, la catégorie socio-professionnelle et le niveau de diplôme.

Trois groupes se dessinent selon la trajectoire résidentielle qu’ont eue les individus au cours de leur vie. Un premier, les « sédentaires », a toujours vécu depuis sa naissance dans le même département ou la même région. A l’autre extrémité, une autre catégorie, les « nomades », est constituée par ceux qui ont résidé dans plusieurs départements et régions au cours de leur existence. Les membres de la troisième catégorie, nettement moins nombreux, seront qualifiés de « quasi sédentaires ».

Un survote pour le FN dans les populations les plus enracinées

La sédentarité amplifie le vote FN, notamment dans les catégories déjà les plus enclines à un tel vote

Les Français de l’étranger massivement acquis à Emmanuel Macron

Le soutien de ces Français expatriés illustre l’existence de ce clivage entre les bénéficiaires et les oubliés de la mondialisation.

 

Partie II UNE NOUVELLE GEOGRAPHIE ELECTORALE FAçONNEE PAR LA MONDIALISATION

Se dessinent ainsi, à différentes échelles, une ligne de clivage entre les espaces gagnants ou bénéficiant du modèle économique mondialisé et « tertiarisé » et les territoires victimes ou à l’écart des nouveaux flux économiques.

Ch. 1 Les métropoles et les territoires périphériques

Les milieux populaires, qui votent le plus massivement pour le FN, résident majoritairement à bonne distance du cœur des agglomérations en raison notamment du prix de l’immobilier. A l’inverse, les cadres et professions intellectuelles se concentrent dans les métropoles et leur première couronne…En raison de la hausse du marché de l’immobilier, phénomène que l’on observe dans toutes les métropoles mondialisées, cette distribution géographique de plus en plus marquée des classes sociales s’est considérablement renforcée ces dernières années.

Le fait d’être connecté à un réseau de transport ferré, très utilisé en Ile-de-France pour les trajets domicile-travail mais aussi pour les loisirs, joue un rôle important dans le fait de se sentir intégré ou au contraire à l’écart des opportunités offertes par la région-capitale.

Tableau : Le vote en faveur du Brexit dans certaines circonscriptions du Grand Londres : le « leave » gagne en intensité au fur et à mesure que l’on s’éloigne du cœur de la City.

Ch. 2 La logique centre/périphérie s’observe également au cœur des métropoles

La carte parisienne du vote Macron est le négatif quasi parfait du vote le Pen, la candidate frontiste réalisant ses moins mauvais scores sur le pourtour de la capitale et son plus faible niveau dans son cœur. L’opposition centre/périphérie entre ces deux votes se vérifie donc de manière emblématique à l’échelle des bureaux de vote parisiens.

Ch. 3 France de l’Ouest, France de l’Est : régions dynamiques versus territoires en difficulté

Le vote FN s’ancre dans les territoires les plus frappés par le chômage

Dans les catégories populaires comme parmi les cadres et les classes moyennes, plus le chômage est élevé dans le bassin d’emploi et plus la propension à voter Le Pen est forte et celle à voter Macron diminue.

Régions gagnantes et régions perdantes : quand l’histoire (et l’économie) inversent les rôles

Il est frappant de constater que l’opposition des deux France, celle soutenant Macron et celle soutenant Le Pen, renvoie précisément à des cartes qui montrent que la perception du degré de prospérité et de dynamisme économique de sa région par les populations locales a suivi des trajectoires radicalement opposées depuis une cinquantaine d’années. Alors qu’au début des années 1960, les habitants des régions industrielles du nord et de l’est se voyaient comme les habitants de zones industrielles essentielles à l’essor économique du pays, ils se perçoivent aujourd’hui comme les résidents de territoires « à la traîne ».

Ch. 4 Bassins industriels sinistrés versus clusters technologiques et foyers de la nouvelle économie

Donald Trump conquiert la Rust Belt

Ces différentes problématiques se conjuguent les unes aux autres et pourraient se résumer dans la crainte du déclin et dans la perte du statut des classes moyennes et laborieuses blanches sous l’effet de la désindustrialisation mais aussi de la place croissante occupée par les minorités, le déclassement de ce groupe faisant écho au sentiment de perte d’influence des Etats-Unis.

Poussée populiste dans les anciens bassins charbonniers

Tableau : le Brexit s’impose largement dans l’ancien bassin minier du Yorkshire.

Clusters, foyers de la nouvelle économie et villes universitaires à l’aise avec la mondialisation

Des territoires qui symbolisent le basculement vers l’économie numérique et du savoir. Il s’agit de grandes villes universitaires ou bien encore de ces « clusters », qui concentrent de la matiètre grise et des structures de recherche, mais aussi un tissu d’entreprises innovantes et des start-up. Dans ces lieux, la propension au vote populiste est nettement plus faible que la moyenne nationale voire régionale.

Ch. 5 Les enclaves aisées

Un net contraste entre certains littoraux et l’intérieur des terres

Même s’il y a des exceptions, les littoraux sont dans l’ensemble désirés. Le prix de l’immobilier augmente. Les locaux (ou les « natifs ») et notamment les plus jeunes d’entre eux n’ont souvent plus la possibilité de se loger et doivent, la mort dans l’âme, se replier vers l’arrière-pays. Ce choix résidentiel contraint génère un ressentiment et un sentiment de dépossession et de déclassement qui peut se traduire électoralement par une réaction de colère. Ils sont remplacés par des ménages plus aisés dont l’arrivée modifie en profondeur l’atmosphère locale.

La carte des prix de l’immobilier (telle que l’on peut la consulter par exemple sur un site comme meilleursagents.com) se superpose souvent parfaitement à celle du vote FN.

Cette césure entre les zones touristiques et résidentielles favorisées du littoral et les arrières pays s’observe également aux Etats-Unis.

Le vote FN s’arrête au pied du Mont-Saint-Michel

Dans tous les cas, les écarts de richesse et de dynamisme économique sont très marqués entre ces enclaves privilégiées et les espaces avoisinants.

Les stations de ski versus le fond des vallées

L’atmosphère et l’ambiance sont différentes à quelques kilomètres dans le fond des vallées…Ces communes des vallées qui étaient jadis privilégiées par leur situation géographique sont aujourd’hui bien moins favorisées que leurs voisines qui bénéficient de la rente de « l’or blanc ».

Les vignobles prestigieux versus les campagnes de moindre intérêt

Tableau : Le vote Macron décline au fur et à mesure que l’on s’éloigne du vignoble prestigieux de la Côte de Nuits et des Hautes Côtes de Nuits.

L’effet richesse

Plus la part de foyers fiscaux payant l’impôt sur le revenu est élévée et plus Macron a obtenu des résultats impressionnants.

Le Haut-Rhin : un cas d’école

Les failles apparues lors du référendum alsacien du 7 avril 2013 entre les territoires les plus fragilisés et les zones les plus dynamiques sont toujours présentes aujourd’hui et se manifestent à travers les effets (ville ; richesse ; frontalier) que nous avons identifiés.

 

Partie III IMMIGRATION, FRACTURES ETHNO-CULTURELLES ET RAPPORT A LA NATION

Ch. 1 La question de l’immigration polarise les électorats

Un ressort majeur du vote populiste

Alors que l’électorat frontiste était obnubilé par l’immigration clandestine, les soutiens d’Emmanuel Macron n’étaient que 18% (soit 74 points de moins que dans l’électorat frontiste) à indiquer que ce sujet avait joué un rôle déterminant dans leur vote, classant cet item à la dernière place de leurs préoccupations.

Le retour de la frontière

Alors que pendant plusieurs décennies, à la suite notamment du mur de Berlin, l’avenir de l’Europe s’écrivait et se pensait sur les ruines des frontières, concept obsolète et vestiges d’une période révolue, ces dernières ont fait leur retour en force…Dans le même temps, la concomitance de l’emballement des flux migratoires en Méditerranée et la montée en puissance du terrorisme islamiste transfrontière l’ont spectaculairement précipité.

Vote populiste et pression migratoire

La question migratoire s’avère un facteur déterminant du vote Front national.

Ch. 2 Le rapport à la nation comme ligne de fractures dans certains territoires périphériques

Irlande du Nord, Pays de Galles et Ecosse

L’Ecosse a massivement voté pour le maintien dans l’Union européenne.

Au Pays de Galles, le « Leave » l’a emporté avec 52,5% des voix.

En Irlande du Nord, les fiefs protestants ont majoritairement voté en faveur du « Leave », au nom de l’attachement à la couronne et à la nation britannique, quand les bastions catholiques votaient majoritairement pour le « Remain ».

Corse et Nouvelle-Calédonie

En Nouvelle-Calédonie, Marine Le Pen a obtenu un score élevé au premier tour (30%) et a atteint 47,4% au second.

Marine Le Pen est aussi arrivée en tête en Corse au premier tour.

Ch. 3 Minorités ethno-culturelles versus groupe majoritaire

Dans tous ces pays, les groupes minoritaires se sentant stigmatisés, visés ou simplement exclus de la communauté nationale ainsi définie ont opté majoritairement et parfois massivement pour les adversaires des populistes de droite.

Le cas de la minorité slovène en Autriche

Le vote Trump et la fracture ethnique

Donald Trump a fait le choix stratégique d’axer sa campagne sur les questions migratoires, quitte à braquer une partie de l’électorat. S’il a joué sur la peur du déclassement social ressentie par toute une partie de la classe moyenne et des catégories populaires, il a aussi répondu de manière plus ou moins subliminale à l’angoisse de devenir minoritaire existant dans l’Amérique blanche…L’activation du syndrome du « grand remplacement »…a également eu pour conséquence de polariser la société américaine sur ce clivage ethnique et de braquer les minorités contre Donald Trump.

En France, des votes également très polarisés selon le facteur ethno-culturel

En France, au premier tour de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon ont enregistré un score quasiment deux fois plus élevé parmi les personnes ayant une ascendance maghrébine que dans l’ensemble de la population.

Ch. 4 Le tropisme très national des militaires

En France comme aux Etats-Unis, les territoires où le poids de la population militaire pèse dans le corps électoral se distinguent par un tropisme marqué en faveur de Marine Le Pen et de Donald Trump.

CONCLUSION

En France, comme dans d’autres démocraties occidentales, la ligne d’affrontement se situe de plus en plus entre les « sédentaires » et les « nomades »…Si le clivage gauche/droite n’a pas dit son dernier mot, notamment dans un vieux pays comme la France, chacun de ces deux blocs est de plus en plus travaillé par ces nouvelles lignes de fracture…En France comme ailleurs, un nouvel ordre politique est en train d’émerger sous nos yeux.

 

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Verbatim proposé par François C.