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Les verbatims de François

Les bouées jaunes de Serge Toubiana - Ed. Stock

https://images.epagine.fr/046/9782234085046_1_75.jpg C’était un défi qu’elle avait besoin de relever. D’éprouver. C’était un immense réconfort pour moi de la sentir heureuse, j’admirais sa vitalité, son désir d’aller toujours plus loin. D’être bien et d’être libre.

La maison lui ressemblait, vive et colorée. Accueillante et confortable.

Ce furent dès lors nos « années Sils-Maria », quinze jours en août à marcher dans la montagne, au fin fond de l’Engadine. Nous avions découvert ce site, d’une beauté à couper le souffle, en 1989…

J’ai relu Stallone quelques jours avant sa mort. Cela se lit très vite, aussi vite qu’est mené le récit de Lise, cette jeune femme qui, après avoir vu Rocky 3 au cinéma, redouble d’énergie et décide de s’en sortir en arrêtant de subir une vie morne.

La relecture de Stallone m’a glacé. J’avais oublié la fin, qui ressemble trait pour trait à celle d’Emmanuèle.

Durant les longs mois de son combat, elle n’a pas écrit. A peine quelques notes qu’elle gardait pour elle. Elle m’avoua que si elle se remettait à écrire, ce serait pour tenter de décrire cette période comme une période heureuse de confrontation avec elle-même, au plus profond d’elle-même. Elle désirait par-dessus tout gagner son match. Et le gagner seule.

Un mois avant ce funeste 10 mai 2017, je pensais encore qu’Emmanuèle serait la plus forte, tant je la croyais invincible, indestructible. Elle avait une telle énergie et un tel appétit de vivre.

Emmanuèle était au centre de tout, c’est elle qui parlait et qui, poussée par une force invisible, formulait la chose la plus invraisemblable qu’il est possible d’imaginer sur le plan humain : le désir tranquille de mourir.

Houellebecq regardait Emmanuèle avec tendresse, admiration et une certaine curiosité, lui disant qu’il n’avait jamais vu de sa vie une personne aller de manière si sereine à la mort. C’était pour lui un cas d’étude inédit sur la capacité de résilience d’un être humain. Jusqu’au bout, je vis qu’elle était lucide et vivait les instants présents avec une intensité folle, sachant qu’ils étaient les derniers.

Quel sentiment me traversa l’esprit à cet instant ? Un immense vide, le chagrin bien sûr, tout en sachant qu’il n’est rien comparé à celui des jours, des mois et des ans qui allaient suivre. Un vertige profond. Ma vie entière basculait dans un monde inconnu. Emmanuèle n’était pas encore absente, elle était là, sous mes yeux, sur son lit de mort.

« La vie a passé si vite –ce furent mes premiers mots prononcés d’une voix tremblante. C’est ce que nous nous disions, Emmanuèle et moi, il y a quelques jours. Jamais un nuage ni une dispute. Un bonheur profond, une complicité parfaite… »

Elle se méfiait instinctivement de l’approche théorique du cinéma, ayant une relation exclusivement « physique » et sensorielle avec les films : d’un côté, deux qui transmettent de l’énergie, de l’autre ceux qui n’en donnent pas.

Son système de goût était entièrement façonné par une conception guerrière de la vie. Elle détestait la spéculation intellectuelle ou formelle, toujours à la recherche d’une vérité tangible, vérifiable. Pour elle, l’art devait nécessairement transmettre de l’énergie, de la force, du courage pour se battre.

Elle ne faisait aucun pari sur l’avenir, aussi bien sur le plan professionnel que sentimental. Son horizon semblait noir, bouché. Elle ne se voyait pas vieillir.

C’était l’année de mes quarante ans, j’avais la conviction que jamais plus je n’aurais la chance de rencontrer une femme aussi radieuse et séduisante. A l’amitié, s’ajoutaient l’admiration et désormais l’amour. Les trois « A » qui, étroitement entremêlés, font qu’une histoire est susceptible de durer. « Ne rate pas cette chance ! » Voilà ce que je me suis dit secrètement.

Tout au long de ces années auprès d’elle, j’ai eu le sentiment qu’elle me transportait vers des zones de vie auxquelles je n’avais jusque-là jamais pu accéder. Il émanait d’elle, de tout son être, l’injonction d’exister.

Ecrire pour être à ses côtés et prolonger le bonheur d’avoir vécu auprès d’elle. Ecrire pour combler le vide, l’absence. Pour raconter le film de sa vie. Et faire en sorte qu’il ne soit jamais interrompu.

Elle avançait avec une grâce infinie, un port de tête altier, fier. A ce moment précis, je me suis dit que j’avais une chance inouïe d’aimer cette femme et d’être aimé par elle. Elle m’a enfin vu et m’a souri avec amour. Ensemble, nous avons pris l’ascenseur pour rejoindre notre appartement.

Elle ne parvenait pas à reconquérir entièrement sa liberté, une liberté pour elle décisive qui lui permettrait d’entreprendre, et surtout d’écrire. Le poids des morts pèse longtemps sur la conscience des vivants, la formule se vérifiait et trouvait là tout son sens.

Arrivé à la bouée, je pris la poignée de cendres et la jetai dessus, tout à la fois ému et exalté. Dorénavant, j’irai chaque été nager du côté des bouées jaunes. Plus loin que d’ordinaire. Sur sa trace.

Continuer de vivre, sans elle, mais toujours avec elle. « Ni avec toi ni sans toi », comme disait Mme Jouve, la narratrice dans La Femme d’à côté de Truffaut.

La nuit, il m’arrive souvent de pleurer. Amour de ma vie, tu me manques ! Tu me manques tellement ! Alors je me mets sur le côté droit et je glisse mon bras gauche sous l’oreiller d’Emmanuèle. Je pose ma main là où elle n’est pas. Où elle n’est plus. Et je caresse de mes doigts son absence.

La vie a passé si vite.

*

Verbatim proposé par François C.