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Les verbatims de François

Indian Therapy de Juliette Tissot - Tensing

Et moi, je suis libre et enchaînée à ma vie de femme d’expat.

J’ai beaucoup travaillé, lui aussi. On a voyagé, on a continué à danser et à rire. Et puis l’envie d’avoir des enfants s’est imposée, l’horloge biologique, la nature, la raison, le sourire d’un bébé dans la rue.

J’ai senti que le poids de ma vie quotidienne allait finalement me manquer. J’ai senti la perte et le manque au bout de mes doigts, l’abandon et le vide.

En quelques heures, à peine arrivée à Delhi, j’ai senti que ma nouvelle vie serait pleine d’ambivalences.

En Inde, on arrive tôt ou tard aux limites, à ses limites.

Delhi est une ville où le bruit est un mode de vie.

C’est V. qui m’a d’abord déniaisée sur l’esclavage moderne en Inde.

La femme d’expatrié gère une petite PME.

J’ai connu ici l’euphorie, la déprime, l’énervement, la beauté, la compassion. Aujourd’hui, je suis dans un état proche de l’énervement absolu, prête quitter ce pays à la première occasion, prête à hurler plus fort que les chiens errants qui m’empoisonnent, prête à vivre partout sauf ici.

Je ne suis qu’une accompagnatrice de monsieur mon mari, c’est normal…A aucun moment il y en a une qui s’est demandé si j’avais un travail, une passion.

Mon pouvoir sur ces gens est immense. Ils sont prêts à tout pour avoir un travail, quitte à dormir par terre comme des chiens.

Oh ! Inde, Odeurs d’épices, Odeurs de pisse…Une puanteur indescriptible, l’Inde comme on en rêve dans nos pires cauchemars.

Ce départ en Inde a chamboulé tout ce que j’étais. Il a donné un coup de fouet à notre existence, à notre couple, à notre famille. Mais je me demande aujourd’hui si c’était le bon fouet.

Cette incapacité de l’Homme à être heureux ou juste bien dans la durée. Vous me comprenez un peu Docteur Kumar ou vous me considérez comme une enfant gâtée.

Stéphane met le doigt sur ce qui fait mal, sur cette perte de mon indépendance. Et si tu me quittes demain, Stéphane, je fais comment ? Et si j’ai envie de te quitter ? Tes questions ne sont pas anodines. Pourtant, tu avais promis. Tu avais dit que ton argent, c’était mon argent, tu avais promis.

Entre Françaises de Delhi, c’est un peu comme aux Alcooliques anonymes, on est toutes liées par les mystères de nos vies indiennes.

La vie d’expat en Inde m’a montré ce soir-là son visage alcoolisé, libéral, sensuel et festif.

J’ai l’impression d’être dans un tunnel sans fin.

Chaque matin, c’est comme si je vivais en Inde pour la première fois. Chaque matin, je réalise que je vis dans un autre monde.

Il faut reconnaître que les Indiens ont la domesticité dans les gènes.

Les jalousies à l’extérieur, le poids des traditions et de la société ont eu raison de son désir de changer les choses. Elle n’a pas pu changer l’Inde.

Que des trucs anti, anti, anti tout, anti maux de l’Inde, ce pays de tous les dangers.

Il n’y a pas l’eau courante à Delhi. L’eau de la ville ne coule que quelques heures par jour.

Les Indiens chrétiens ne sont pas des hindous, mais ils ont bien ce même sens de la destinée, du destin collé à la peau, de la malédiction et des coups du sort.

Le fauteuil roulant est un luxe que les handicapés pauvres ne peuvent pas s’offrir. Les culs-de-jatte se déplacent en planche à roulettes. Les victimes de la polio marchent avec leurs bras.

Objectivement, les poux, c’est immonde, sale, dégoûtant, mais j’aime être cette maman singe, cette chatte qui extrait le parasite de ses petits.

Franchement je trouve qu’un Indien considère souvent son serviteur comme un chien. Et à part le dernier Indien qui est tout en bas de l’échelle, chaque Indien a sous lui un esclave à exploiter.

J’ai l’impression de vivre à côté de moi-même. Je fais les choses, je parle, mais je vis mécaniquement. Face aux autres, j’ai l’impression d’être une illusion, un mirage. Je n’existe pas tout à fait, je suis le fantôme de ce que j’étais.

Je ne changerai pas l’Inde, c’est elle qui me changera. C’est à moi de m’adapter, de sortir, de rencontrer. Je veux retrouver de la douceur à être avec moi-même…Petit à petit je crois que nous avançons.

«Je ne sais pas qui vous a mis dans la tête que vous ne pouviez pas faire certaines choses, alors que vous pouvez. Votre souffle peut tout. Le yoga va vous aider à être en pleine possession de vous-même. Vous allez réveiller la Kundalini.»

Les épanouies prennent l’expatriation comme une opportunité, un nouveau départ, elles ont envie d’apprendre, de créer, elles n’ont pas peur d’affronter les différences.

Je dépasse ma douleur, je la dompte, je la canalise. Je veux y arriver, je peux le faire, je vais y arriver. Je me découvre des forces insoupçonnées. J’y suis. J’y arrive.

Je me sens vivante et c’est une sensation qui n’a pas de prix.

C’est en laissant le temps vivre en nous, exister, s’aérer, s’évaporer, s’étendre qu’il peut ralentir. Le temps pressé devient exaspérant car il reste toujours insuffisant tellement on veut mettre de choses dedans…Il faut attendre d’avoir trente-neuf ans pour comprendre cela ?

Ces années sans travail et sans tâches obligatoires sont un cadeau. Je dois le prendre et m’en réjouir.

C’est mon réveil des sens, mon côté prise de conscience existentielle. Je deviens aware, tellement aware. Je deviens dingue aussi, mais plus comme l’année dernière. Cette année, la folie est agréable et les Indiens sont beaux.

J’ai enfin laissé tomber mes grosses valises d’idées logiques et de jugements. Je goûte au bonheur, à la plénitude de l’instant. Souvent je sens comme un pincement agréable dans mon cœur qui me dit justement pince-toi pour voir, pour voir combien le bonheur est là tout près de toi, comme l’amour.

Depuis quelques semaines, beaucoup de choses s’ouvrent en moi. Je vais de découverte en découverte. Comme si je trouvais ma propre humanité, mon vrai moi.

L’Inde nous rappelle que tout est possible, que sur cette terre des hommes et des femmes ne vivent pas et ne pensent pas comme nous, l’Inde nous déstabilise, l’Inde nous rend fou parfois, j’aurais pu être sa nouvelle victime. Mais finalement, je ne suis qu’une Occidentale de plus à avoir reçu la grâce des mains de Lord Ganesha.

Et pourtant, je me sens comme au bord du précipice une nouvelle fois. L’Inde m’a changée, l’Inde a changé ma famille, mon rapport au monde, au travail, au sens de la vie…J’ai l’impression que Paris est aussi une expatriation. S’expatrier, c’est littéralement vivre en dehors de la patrie, loin du père. Alors revenir dans sa patrie, c’est vivre de nouveau près du père.

On ira où tu voudras, quand tu voudras.

*

Verbatim proposé par François C.