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Les verbatims de François

Généraux, Gansters et Jihadistes - Histoire de la contre-révolution arabe de Jean-Pierre Filiu - éditions de La découverte

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1. Bienvenue dans l’«Etat profond»

Le concept d’«Etat profond», en tant que structure parallèle et occulte de pouvoir…était alors sans objet dans le monde arabe, où les régimes en place étaient ouvertement dictatoriaux, les organes répressifs s’imposant à une justice aux ordres, avec la complicité affichée de mafias d’Etat.

Ce mélange de règlements de compte, d’économie souterraine et de théories du complot engendra bientôt en Turquie un sentiment d’omniprésence de l’Etat profond.

Pour appréhender la spécificité (et la perversité) d’un tel Etat profond dans le monde arabe, il importe de revenir au processus de construction nationale dans ces différents pays…Une composante clé de ce processus est la vision et la gestion patrimoniales de la nation et de ses ressources. La comparaison avec la Turquie est une fois encore éclairante, au moment où les appareils de sécurité vont s’imposer au centre de la politique arabe.

2. Le mythe des « pères de la nation »

 Les acteurs de l’Etat profond justifient en effet leurs activités illégales par l’incapacité de l’Etat légitime à assumer ses missions « en profondeur ». Et l’ »Etat parallèle » se veut le reflet soi-disant efficace d’un Etat officiel, que son impuissance à répondre aux attentes de l’opinion aurait lui-même disqualifié.

Le kémalisme et le wahhabisme sont deux idéologies qui confèrent au dirigeant et à ses proches une autorité sans partage, un discours de légitimation et une assise sociale. La répression des pratiques « hétérodoxes » dans le Hedjaz « cosmopolite » n’a pas été moins impitoyable que la lutte contre l’islam « réactionnaire » dans les campagnes d’Anatolie.

3. Les Mamelouks de notre temps

C’est surtout l’implacable darwinisme des luttes de pouvoir qui lie le plus intimement les mamelouks modernes au général Baybars, héros de la bataille de Mansoura (1249) et à ses successeurs. Nasser, Boumedienne et Assad étaient loin d’être les dirigeants les plus talentueux, mais ils savaient survivre coûte que coûte dans un environnement implacable de trahisons et de putschs. Ils apprirent à tuer pour ne pas l’être et leur obsession sécuritaire en vint à déterminer le sort de leur pays. Une fois l’indépendance nationale détournée à leur profit, ils prirent leurs compatriotes en otages de leur soif de pouvoir. Que le pire gagne et non plus le meilleur, telle semblait désormais la règle de cette sinistre saga.

La rivalité exacerbée entre Nasser et le maréchal des armées Abdelhakim Amer contribua largement à précipiter l’Egypte dans le piège de la « guerre des Six Jours », en juin 1967.

Les militaires algériens furent les premiers touchés par une telle vague de protestation populaire –aspirations collectives à la liberté- et ils tracèrent la voie du plus sombre des avenirs aux autres Mamelouks : ne jamais baisser la garde, quelles que soient les marques extérieures de soumission ; et surtout, surtout, ne pas hésiter un seul instant à combattre par les armes le verdict des urnes.

4. La matrice algérienne

Libéralisation et expansionnisme offraient de nouvelles opportunités de captation de ressources et de redistribution des prébendes au sein de l’élite dominante et de ses protégés.

(Algérie) La violence atteignit en 1993 et 1994 les niveaux inégalés de quelque 500 morts par semaine…Le GIA eut cinq chefs successifs durant ces deux années sanglantes.

Bouteflika avait accompli son devoir électoral en chaise roulante. Les Mamelouks algériens ne se contentaient plus d’un président marionnette, ils avaient installé une momie au sommet de l’Etat.

Peu importait l’état réel du pays et de son économie, les Mamelouks défendaient avec ténacité et constance leurs intérêts collectifs. De tels processus de rente et d’accaparement, essentiels à la cohésion du régime algérien, se déclinaient sous des formes tout aussi redoutables dans les autres autocraties arabes.

5. Les rentiers de la violence

Hafez al-Assad (Syrie) ou Ali Abdallah Saleh (Yémen) n’étaient que deux exemples de ces milliers de jeunes officiers dont la fulgurante ascension sociale dépendait de la consolidation des privilèges multiformes de leur corporation.

L’opacité des budgets militaires, et des appareils de sécurité en général, ne pouvait à cet égard que faciliter les détournements collectifs ou personnels. L’impératif de « défense nationale » n’avait qu’à être mentionné pour légitimer tous les passe-droits.

(Egypte) Les grands généraux, qu’ils soient ou non en activité, développèrent leurs relations avec la classe affairiste pour mieux collaborer avec la génération montante de capitalistes globalisés, tout ce petit monde prospérant à l’ombre de l’Etat égyptien et de ses réseaux clientélistes.

Le chantage exercé sur une bien plus grande échelle aux dépens des pouvoirs occidentaux, afin de leur extorquer une juteuse « protection » contre une menace que les Mamelouks arabes ont pourtant largement contribué à créer.

(Le jackpot israélien) Ces chiffres astronomiques illustrent comment les Mamelouks d’Egypte et de Syrie ont réussi à transformer leur relation avec Israël en un formidable

instrument de pression à l’égard de leurs parrains étrangers.

Les Mamelouks arabes ont démontré une exceptionnelle capacité d’adaptation et de survie à n’importe quel prix, surtout quand ce prix est payé par une partie de leur propre population. Après avoir détourné les indépendances postcoloniales, ils ont accaparé la gestion des ressources nationales et consolidé leur mainmise sur la sphère publique. Ils sont ensuite parvenus à encore accentuer leur position dominante par un processus de « privatisation » au profit de leurs protégés ou de leur propre famille. Les Mamelouks d’Egypte furent à l’avant-garde de ces liaisons incestueuses avec l’affairisme le plus débridé, mais leurs homologues arabes ne tardèrent pas à suivre cette voie.

6. A chacun sa « terreur globale »

Le régime Assad a ainsi géré avec un sang-froid impressionnant la « guerre globale contre la terreur » qui faisait rage dans l’Irak tout proche. Il a démontré une capacité hors du commun à agiter l’épouvantail d’Al-Qaida aux dépens de sa propre opposition, tout en continuant à collaborer avec d’authentiques réseaux jihadistes, au Liban ou en Irak…Bachar al-Assad a ainsi poussé la logique du « pompier pyromane », héritée de son père, à des niveaux de perversité sans précédent.

7. Deux fers au feu en Syrie et au Yémen

Les frères ennemis de la dictature mamelouke et du jihad global s’accordaient à l’évidence sur un point : la contestation politique devait être écrasée à n’importe quel prix…pour les contestataires.

(Syrie) Cela n’était certes pas suffisant pour accréditer la menace jihadiste. Aussi le régime Assad décida-t-il de relâcher massivement les jihadistes détenus dans les prisons syriennes.

Le régime Assad, fidèle à sa politique du pire, épargnait ostensiblement Daech pour concentrer ses frappes contre les autres groupes armés.

8. Elégie de Tahrir

Les Mamelouks avaient ainsi restauré leur hégémonie sur l’appareil de sécurité, tout en envoyant aux Etats-Unis et à Israël les messages nécessaires à la perpétuation de leur rente stratégique. Ils avaient absorbé l’impact de plus sérieux de la vague révolutionnaire de 2011 en prenant l’initiative de déposer Moubarak. Il leur fallait maintenant une formule constitutionnelle de validation de leur structure de pouvoir.

Morsi apparaissait de plus en plus comme un chef de parti, prêt à couvrir tous les débordements de l’appareil islamique, au lieu de diriger le pays en président de tous les Egyptiens.

Pendant que les généraux s’engraissaient, le pays s’enfonçait dans la pire période de violence de son histoire moderne : environ 2500 civils tués et quelque 17 000 blessés pour les seuls huit premiers mois de l’après-Morsi, avec un nombre de 41 000 détenus (selon les organisations de défense des droits de l’homme).

Les Mamelouks égyptiens sont parvenus, avec bien plus de talent que leurs homologues algériens deux décennies plus tôt, à contenir, renverser, puis écraser la vague démocratique.

9. Les fossoyeurs de la Palestine

Pour les Mamelouks égyptiens au chauvinisme affiché, mépriser les Palestiniens était devenu une seconde nature. Gaza était fondamentalement une marchandise à vendre au meilleur prix à Israël et aux Etats-Unis. Il n’en était que plus logique de punir les palestiniens lorsqu’ils osaient contester les termes d’un tel échange.

Le paradoxe d’une Egypte plus insensible qu’Israël aux souffrances palestiniennes était déjà cruel. Il se doublait, en outre, d’une montée en puissance, en matière de lutte antidjihadiste, de l’engagement discret d’Israël dans le Sinaï, ne serait-ce que pour y suppléer aux défaillances de l’armée égyptienne.

Par cette campagne contre le peuple de Palestine et ses droits, l’Etat profond avait parachevé son émergence au grand jour arabe, il n’avait plus besoin d’œuvrer dans les coulisses, de monter des intrigues complexes ou d’entretenir des rideaux de fumée. L’horreur du carnage en Palestine était indécente et la plaie, ainsi ouverte, demeurait béante. La Palestine devenait pour les fossoyeurs mamelouks le tombeau du rêve arabe. Car aucune contre-révolution n’était digne de ce nom sans la liquidation de la cause palestinienne.

10. L’alternative tunisienne

Alors que l’Egypte s’enfonçait dans la spirale de la sédition armée, la Tunisie parachevait sa transition institutionnelle, depuis le renversement du despote Ben Ali jusqu’aux premières législatives, organisées conformément à une nouvelle Constitution, elle-même adoptée après des débats passionnés. Le peuple de Tunisie et sa classe politique avaient effectivement posé les bases d’une IIème République en état de marche, là où les généraux égyptiens avaient saboté toute alternative crédible à leur règne mamelouk.

A partir de l’interdiction d’Ansar al-Sharia (AS), en septembre 2012, la Tunisie avait été aussi déterminée dans la lutte contre le jihadisme que les régimes mamelouks. Elle n’avait néanmoins pas pris le prétexte du terrorisme pour monter les uns contre les autres, bien au contraire. Et les procédures de l’Etat de droit étaient respectées dans l’instruction des dossiers et le jugement des 1 343 détenus pour délits liés au terrorisme.

A bien des égards, la Tunisie avait rejoint la famille et les préoccupations, voire les angoisses de ces démocraties occidentales. Le pays avait dès lors moins à craindre la virulence de tels débats que son isolement persistant dans un environnement aussi agressivement mamelouk.

La contre-révolution arabe n’aura donc épargné que la Tunisie. Elle aura plongé la Syrie et le Yémen dans les abominations de la guerre civile afin de laisser, officiellement à Bachar al-Assad, de facto à Ali Abdallah Saleh, l’essentiel de leur pouvoir. Elle aura enfoncé l’Egypte dans l’impasse d’un autoritarisme impuissant à assurer une sécurité minimale. Elle aura réussi le tour de force d’obliger le Premier ministre « d’union nationale » en Libye à négocier sur un pied d’égalité avec Haftar, ainsi légitimé et conforté dans son arbitraire. Elle aura abandonné durant de longues années des millions de femmes et d’hommes au joug de Daech, s’en remettant à une coalition extérieure pour réduire très laborieusement le territoire de ce pseudo-califat.

« La révolution n’a pas échoué. Elle continuera tant que ses mots d’ordre « Pain, liberté, justice » ne seront pas accomplis. Ils peuvent la retarder, mais je pense que le mouvement est irréversible. N’oubliez pas que nous sortons de décennies de totalitarisme. Cela ne se fera pas en un jour. »

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Verbatim proposé par François C.